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Histoire Publié

Macron, Lyautey, le Maréchal Pétain et le Protectorat français au Maroc

La polémique née en France ces derniers jours sur un éventuel hommage accordé à Philipe Pétain, maréchal français frappé d’«indignité nationale», rappelle un épisode de l’histoire impliquant le Maroc, autour des rivalités ayant opposé le Premier résident général de la France coloniale à l'un des militaires français ayant soutenu la collaboration franco-espagnole pour défaire Abdelkrim Khattabi.

Temps de lecture: 4'
Les maréchaux Hubert Lyautey et Philippe Pétain au Maroc lors de la Guerre du Rif. / Ph. DR

Depuis dimanche 4 novembre, le président de la République française, Emmanuel Macron, entame une «itinérance mémorielle». Une tournée qui précède l'hommage qui devait être rendu, samedi 10 novembre aux Invalides, aux chefs militaires français pour le Centenaire de la Première Guerre mondiale.

Macron et l’hommage à Pétain

Mercredi, Emmanuel Macron a suscité la polémique en défendant l'hommage rendu aux maréchaux de 14-18, dont Philippe Pétain.  Le chef de l'État français, repris par Le Figaro, a déclaré que le maréchal Pétain avait été «durant la Première Guerre mondiale, un grand soldat», avant de conduire «des choix funestes» durant la Seconde. «Je ne fais aucun raccourci mais je n'occulte aucune page de l'Histoire. Et le maréchal Pétain a été, pendant la Première Guerre mondiale, aussi un grand soldat. Voilà. C'est une réalité de notre pays», a-t-il commenté, relayé par Le Figaro.

Des propos largement dénoncés par la classe politique française, à commencer par François Hollande. La bourde d’Emmanuel Macron a même conduit l’Elysée à réagir. «Seuls les maréchaux présents aux Invalides - Foch, Lyautey, Franchet d'Esperey, Maunoury et Fayolle - seront honorés samedi», indique-t-il sur son compte Twitter.

Colonel lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, militaire, diplomate et homme d’Etat, Pétain avait été jugé en juillet 1945 pour «intelligence avec l'ennemi et haute trahison». Frappé ensuite d’«indignité nationale» le 15 août 1945, le maréchal avait été condamné à la confiscation de ses biens et à la peine de mort. Une peine commuée en emprisonnement à perpétuité par le général de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire de la République française.

Pétain, Lyautey et le Protectorat français au Maroc

Loin de la France, le maréchal Pétain n’est pas un inconnu du Maroc. Il l’est l’un des militaires français ayant conduit l’armée française lors de la Guerre du Rif durant l’été et l’automne de 1925.

Nous sommes à la fin de l'année 1923. Le général Hubert Lyautey, Premier résident général de la France coloniale au Maroc, en poste depuis 1912, est à la fois souffrant et âgé. Il adresse alors une première lettre au gouvernement français, l’exhortant de le remplacer. Une première demande refusée par Alexandre Millerand, alors président de la République française et Raymond Poincaré, président du conseil des ministres.

Persuadé que le timing est mauvais, Lyautey ne renoncera pas à sa demande, qu’il renouvellera au fil des années à plusieurs reprises via des lettres, à en croire l’historien Pierre Bourget dans son article «La rivalité Pétain-Lyautey de 1925 au Maroc : Un nouvel éclairage» (Revue Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 181, 1996).

A travers ses lettres, Lyautey propose tantôt un remplacement «ad latus», tantôt le déploiement d’un haut gradé français pour mener les opérations françaises au Nord de l’Empire chérifien, proposant un tas de noms de généraux ou maréchaux français.

Paul Painlevé, alors ministre de la Guerre, lui propose le général Antoine Targe. «Si le gouvernement juge devoir employer le général Targe, je ne puis que le prier de me replacer», écrit Lyautey. Ce à quoi le ministre de la Guerre répondra «vertement», le 2 juillet, en rappelant au Résident général de la France au Maroc qu’«un chef tel que [lui], chargé d’un tel passé, un maréchal de France, n’abandonne pas son poste à l’heure où le danger menace encore…». Il l’informe toutefois, peu de temps après, que la France enverra le Général Stanislas Naulin et fini par déployer le maréchal Philipe Pétain. Ce dernier est alors nommé «commandant des forces françaises».

«Les deux hommes (Pétain et Lyautey, ndlr) se sont rencontrés à deux reprises au Maroc: d’abord en 1922, ensuite au début de 1925, au cours de tournées d’inspection de Pétain, qui porte le titre d’inspecteur général de l’armée.»

Extrait de «La rivalité Pétain-Lyautey de 1925 au Maroc : Un nouvel éclairage»

Lyautey recevant le maréchal Pétain. / Ph. DRLyautey recevant le maréchal Pétain. / Ph. DR

La victoire amère de Pétain dans la Guerre du Rif

Le 17 juillet, Pétain prend à Toulouse un avion à destination de Rabat. Le lendemain, il adresse alors une lettre à Painlevé l’informant que «le maréchal Lyautey n’admet pas qu’on supprime ses attributions de Commandant en chef». Une lettre datant du 15 juillet 1925 et dans laquelle le ministère français de la Guerre retirait le titre de chef d’Etat-major à Lyautey, serait derrière le déclanchement de la rivalité entre Pétain et le résidant général de la France au Maroc.

Pétain rentre en France le 27 juillet après avoir rencontré à Tétouan le général Primo de Rivera, haut-commissaire du Maroc espagnol. Il venait de négocier une collaboration plus étroite entre la France et l’Espagne pour vaincre Abdelkrim Khattabi. D'ailleurs, en septembre 1925, la flotte française soutenait le débarquement espagnol d'Al Hoceima, considéré même comme étant l'une des premières opérations amphibies aéronavales.

Pétain lors de son procès. / Ph. DRPétain lors de son procès. / Ph. DR

Pétain retourne au Maroc à un moment où Lyautey était en France pour se soigner afin d’assurer les fonctions du résident général en plus des siennes. Du 20 jusqu’au 12 août, Lyautey mène plusieurs rencontres avec des ministres et sénateurs français. Il rentre au Maroc le 12 août mais annonce dès le 28 septembre 1925 avoir «envoyé sa démission au gouvernement». Une démission acceptée le 1er octobre de la même année.

Le 13 octobre, celui ayant été le premier à occuper le poste de résident général de la France coloniale au Maroc débarque à Marseille. Il aurait sans doute quitté ce poste à cause de Pétain, mais ce dernier n’aura pas le temps de trop se réjouir de ses nouvelles missions. Son rêve d’occuper enfin le bureau de Lyautey à Rabat ne se réalisera jamais.

En novembre 1925, la France coloniale annonce Théodore Steeg, sénateur radical-socialiste, comme nouveau résident général au Maroc. Pétain combat toujours les Rifains d’Abdelkrim Khattabi avec l’Espagne. Une guerre que les deux forces coloniales gagneront grâce au gaz moutarde et autres armes, balistiques ou chimiques, utilisées sur la population marocaine.

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