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Grand Angle

Retour sur la polémique autour de l’ouvrage «Sexe, Race et Colonies»

Retour sur la polémique ayant agité la sphère médiatique française, après la parution de l’ouvrage «Sexe, Race et Colonie : La domination des corps du XVe siècle à nos jours», dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud et Dominic Thomas.

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La couverture de l’ouvrage «Sexe, race et colonies» a aussi suscité la polémique pour ses néons types sex shop / Ph. DR.
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Le débat sur les dominations et les représentations des corps ainsi que des esprits féminins n’est pas un fait nouveau, notamment en Afrique du Nord. En effet, l’ouvrage «Bousbir : la prostitution dans le Maroc colonial, ethnographie d’un quartier réservé» a déjà abordé ces questions. On y apprend d’ailleurs comment les colons ont organisé la prostitution coloniale, en ségréguant géographiquement certaines femmes.

Ces femmes-là ont longtemps été recluses dans des ghettos et l’histoire les a ignorées pendant des décennies, dans une démarche susceptible d’assouvir tous les désirs construits par une rhétorique coloniale. C’est cette dernière que l'ouvrage «Sexe, Race et Colonie : La domination des corps du XVe siècle à nos jours» tente de déconstruire dans sa complexité.

Un ouvrage d’une richesse indéniable

Avec près de 500 pages de contributions scientifiques, quelques 97 chercheurs spécialisés dans les questions de colonialisme, d’esclavage, de sexualité et de corps, «Sexe, race et colonies» est un ouvrage dense et riche. Comme l’écrit Gilles Boëtsch dans une tribune parue dans Libération, ces collaborateurs viennent de plus de 30 universités ou instituts de recherche à travers le monde entier.

Comme l’indiquent les titres des contributions dans le communiqué de presse faisant suite à la sortie du livre, ce derneir égrène son savoir décolonial sur des objets relevant des cinq continents. En effet, les articles parlent aussi bien des questions des représentations et d’exploitation sexuelle au Japon, qu’aux Antilles, en Afrique ou en Europe.

Quant aux questions majeures soulevées, elles se caractérisent par l’usage d’un seul mot-clé pour chaque partie. Ainsi, les termes constituant le squelette du livre, dans l’ordre, sont fascination, domination, décolonisation et métissage. A côté de chaque terme est apposée une période temporelle, celles des fascinations de 1420 à 1830, des dominations de 1830 à 1920, des décolonisations de 1920 à 1970 et des métissages de 1970 à nos jours.

Quant aux illustrations, elles sont le centre d’une polémique en France. Tirées d’un corpus de plus de 70 000 documents, elles ont été pour les auteurs le fruit d’un long tri ou les images les plus violentes n’auraient pas été retenues.

L’image au cœur de l’emballement médiatique 

Avec ses quelques 1 200 images d’archives, l’ouvrage entend éveiller les consciences sur la brutalité du rapport entre colonisateurs et colonisés. L’infériorisation des corps féminins autochtones dont les images «sont la preuve que la colonisation fut un grand safari sexuel», comme le rappelle Pascal Blanchard. Cette surexposition du corps colonial par l’image est au centre des articles ayant suscité la polémique. C'est en effet cette profusion d’illustrations qui a été dénoncée par un certain nombre d’éditorialistes, de militantes féministes (notamment Mélusine sur une tribune dans Libération) et afro-féministes, qui n’ont pas hésité à critiquer ouvertement le choix éditorial des auteurs.

La critique la plus virulente est celle du collectif militant Cases Rebelles, pour qui «choquer, appâter, reproduire la violence, c’est tout sauf de la pédagogie».

«La pédagogie est une entreprise complexe qui doit se penser avec toutes les personnes concernées. Ce n’est pas une petite expédition touristique entre privilégié.e.s et ce n’est pas non plus de l’auto-congratulation dans l’entre-soi.»

Cases Rebelles

Ici, c’est la question de la légitimité des chercheurs qui est questionnée. Cependant, pour le sociologue Mehdi Alioua contacté par Yabiladi, «il ne faut pas faire un faux procès à un ouvrage qui regroupe Kaoutar Harchi, Achille Mbembe, Meriem Cheikh et d’autres afro-descendants et afro-antillais». En possession de l’ouvrage, le sociologue ajoute c’est un livre «au savoir de pointe qui l’a touché, ému et dérangé», car pour lui «l’identité sexuelle est quelque chose d’extrêmement intime et extrêmement révélateur des tensions du monde d’aujourd’hui». Cela dit, le chercheur met un bémol sur le caractère «pornographique» de certaines photos. 

Le sociologue considère que ce n’est pas la présence de photographies en elle-même qui est dérangeante, mais les textes «très soignés» alors que «les photos n’ont aucun rapport». La sociologue Kaoutar Harchi avait, à ce propos, réagit en publiant une tribune témoignant de sa surprise quant à certains contenus. Parmi eux, une photo représentant une femme nue et ligotée dont la légende «ignore malheureusement», voir «redouble le malheur de la femme photographiée».

Volonté commerciale ou simple maladresse éditoriale ? En tout cas, cette parution a le mérite d’ouvrir un débat plutôt inédit au caractère indéniablement scientifique.

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