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Société Publié

Maroc : La mobilisation des terres agricoles va-t-elle bénéficier aux Soulaliyates ? [Interview]

Mohamed Mahdi, enseignant-chercheur à l’École nationale d’agriculture (ENA) de Meknès, plaide pour une révision des catégories d’analyse de l’agriculture marocaine, et notamment de la structure des exploitations agricoles.

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Photo d'illustration. / DR

Jeudi dernier, le gouverneur directeur des affaires rurales, Abdelmajid El Henkari, a annoncé pour 2019 le début de la mise en œuvre effective du chantier royal de la mobilisation des terres agricoles appartenant aux communautés soulaliyates, d’après l’agence MAP.

Le processus d’appropriation, qui intervient après l’identification de ceux qui détiennent le droit d’exploitation des terres soulaliyates, sera basé sur l’adoption d’un registre agricole élaboré par le ministère de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural, des eaux et forêts, a-t-il notamment précisé.

La conservation foncière semble s’imposer comme le meilleur moyen de sécuriser les terres des Soulaliyates. Qu’en pensez-vous ?

L’immatriculation de la propriété foncière est effectivement le moyen de sécuriser les terres, cela va de soi. Dans le cas des terres collectives, l’insécurité foncière a toujours constitué un frein à leur développement agricole et donné lieu à des situations juridiques de fait, notamment les appropriations privatives de ces terres, et à des transactions illégales. En matière d’immatriculation au Maroc, les terres de culture immatriculées ne dépasseraient guère le tiers (3 sur 9 millions d’hectares), d’où tout le travail qui reste à accomplir.

Pour ce qui est des terres collectives, on parle de leur «mélkisation» au profit des ayants droit et des investisseurs. Cela veut dire qu’on va procéder au changement du statut de ces terres pour les faire passer d’une propriété collective ethnique (soulaliyates) à une propriété privée. Cela veut dire également qu’on va procéder au changement du texte de loi régissant ces terres. Et effectivement, une loi a été élaborée et déposée pour étude auprès du Secrétariat général du gouvernement. Cette loi devrait, normalement, se substituer ou amender l’emblématique loi de 1919 régissant les terres collectives, et servir de cadre juridique et de référence légale à toutes les opérations d’identification de ces terres, de leur allotissement en superficies agricoles utiles viables, leur distribution et mélkisation au profit des attributaires... Ce qui ne constitue pas une mince affaire. C’est pourquoi à mon sens, parler d’immatriculation tout au début de ce processus complexe, c’est prendre le problème à l’envers.

On explique également que les lots de terrains exploités doivent répondre à des critères de rentabilité afin de faire émerger une classe moyenne d’agriculteurs, le but étant ensuite que ces derniers créent des emplois en milieu rural. Cette démarche vous paraît-elle viable ?  

Nous avons connu une expérience de distribution des terres aux paysans et la création des coopératives de la réforme agraire à la fin des années 60 et au début des années 70. A l’époque, c’était moins complexe : la distribution portait sur des terres récupérées des colons et l’État était chez lui. La question de la superficie pour constituer une exploitation agricole viable a été fixée à 5 hectares dans l’irrigué, et au-delà de 10 ha dans le bour (zone de culture sèche, ndlr), superficies sensiblement variables selon les zones agroécologiques du pays.

Il existe toute une littérature produite par les agronomes et les agroéconomistes de l’École nationale d’agriculture (ENA) de Meknès et l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) de Rabat sur le seuil de viabilité d’une exploitation agricole. Il faudrait la reprendre et l’actualiser à la lumière des évolutions des sociétés et des économies rurales pour définir la taille de superficie agricole rentable, qui sera certainement variable en fonction des vocations agricoles régionales et des types de projets agricoles.

Mais cela ne sera pas suffisant pour faire émerger cette nouvelle classe moyenne d’agriculteurs. Entre parenthèse, le concept de classe moyenne qui s’invite brutalement en milieu rural nécessite un débat plus profond sur la structure agraire du pays – parenthèse fermée. Les évolutions de ces structures agraires nous incitent à réviser les catégories d’analyse de notre agriculture, et notamment de la structure des exploitations agricoles. Le critère utilisé jusqu’ici est la superficie. Il y a lieu d’affiner les critères de classement pour introduire des critères de performance de ces exploitations. C’est pour dire que la distribution des terres, même en superficie suffisante, n’est pas apte à faire émerger cette catégorie d’agriculteurs performants.

Y a-t-il d’autres éléments pouvant assurer un développement pérenne ?

Vous évoquez justement le financement de cette agriculture, qui est une première clé. Mais il y en a d’autres : l’ingénierie pour monter des projets et des business plan appropriés aux conditions climatiques et au marché local ; la formation pour être au fait des nouvelles techniques et des technologies pour conduire des cultures ou des élevages, affronter les marchés... La réussite de cette classe moyenne d’agriculteurs issus des communautés soulaliyates est tributaire d’un travail d’accompagnement de proximité que l’État est disposé à leur consentir. Je pense que les candidats à ces projets seront de jeunes ruraux qui ont une autre vision du monde et de l’agriculture. Pour ces nouveaux agriculteurs, l’agriculture ne doit pas seulement faire vivre son homme, elle doit l’enrichir.

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