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Politique Publié

Italie : «Matteo Salvini s’en fiche pas mal de celles et ceux qui viennent d’ailleurs»

Pour Marco Martiniello, directeur du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (CEDEM) à l’université de Liège, la politique menée par Matteo Salvini n’est que l’affirmation d’un nationalisme propre à l’extrême droite, qui rappelle les heures les plus sombres de l’Italie. Interview.

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Matteo Salvini, leader de la Ligue, lors d’une manifestation d’extrême droite contre l’immigration, le 18 octobre 2014 à Milan. / Ph. Maroc Bertorello – AFP

Depuis son accession au pouvoir, Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur et vice-Premier ministre, affiche une xénophobie totalement décomplexée à laquelle adhère une large frange de la population italienne, s’inquiète le chercheur belgo-italien Marco Martiniello. Pour lui, le parti de la Ligue est avant tout porteur d’un projet antidémocratique.

Par cette politique particulièrement hostile aux migrants et aux étrangers, que recherche Matteo Salvini ? 

C’est un personnage assez particulier parce qu’au départ, il est issu des rangs de la gauche. Ce n’est pas quelqu’un qui a le profil de l’extrême droite et du fascisme qu’on peut observer chez d’autres personnes. Benito Mussolini (dictateur italien, ndlr) avait d’ailleurs lui-même commencé dans un parti socialiste…

Ceci dit, je pense qu’à travers cette politique, on retrouve l’affirmation d’un thème classique de l’extrême droite : tout pour la communauté nationale et rien pour ceux qui n’en font pas partie. C’est l’affirmation très claire d’un nationalisme classique, tout à fait exclusif. C’est vrai pour les migrants qui souhaitent venir en Italie, mais ça l’est aussi pour les descendants de migrants et ceux qui sont déjà là. Son discours est donc très hostile vis-à-vis de la deuxième génération d’immigrés, qui est en train d’apparaître sur la scène italienne.

Au-delà de cet agenda nationaliste, on remarque que ce qui est en danger, c’est une certaine idée de la démocratie. La stratégie du gouvernement est assez interpellante ; voyez ce qu’il se passe avec le maire de Riace, en Calabre… On est quand même vraiment dans une combinaison qui rappelle l’époque la plus noire de l’histoire de l’Italie. Le nationalisme est aussi au service d’un projet antidémocratique ; on s’attaque aux migrants et aux étrangers parce que ce sont les plus faibles.

Je pense que ce serait une erreur de penser qu’il s’agit d’un phénomène passager et que Matteo Salvini sera mis de côté lors des prochaines élections. Depuis qu’il est au gouvernement, sa popularité n’a fait que s’accroître, en particulier sur la question migratoire. Sur cette thématique, les Italiens sont plus de 65% à adhérer à ses idées. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que sa soif de pouvoir n’est pas étanchée.

Comment a-t-il pu bifurquer à ce point sur l’échiquier politique, en passant d’une formation de gauche à une autre d’extrême droite ?

Le parti de Matteo Salvini rejoint le fascisme traditionnel au sens anticapitaliste, qui se pose en défenseur du pauvre peuple, otage des élites cosmopolites. Ils prétendent représenter le petit peuple contre les élites ; il y a donc quand même un certain dénominateur commun avec la gauche, mais ça s’arrête là. Matteo Salvini s’en fiche pas mal de celles et ceux qui viennent d’ailleurs ; seuls les Italiens comptent.

Y a t-il une réelle contestation populaire parmi les Italiens, notamment par des mouvements ou des manifestations ? Vu de l’extérieur, on a plutôt l’impression que Matteo Salvini n’a décidément aucun obstacle devant lui, pas même au sein de la population…

Il y a beaucoup de personnes en Italie qui ne partagent pas ce racisme, notamment dans le Sud. Lorsque Matteo Salvini s’est rendu à Naples l’année dernière pour faire campagne, tous les artistes napolitains, mais aussi nord-africains et subsahariens, se sont regroupés et ont réalisé un clip en insistant sur l’ouverture et la fraternité méditerranéenne. Ils sont même montés dans le Nord, fief de la Ligue, pour y donner un concert. L’Italie est certes une démocratie, mais dans les faits, c’est une démocratie bloquée en quelque sorte, où les inégalités sont fortes et les perspectives pour la jeunesse assez limitées, d’où un phénomène important d’émigration. Dans un contexte difficile, beaucoup de gens sont séduits par cette théorie du bouc émissaire.

Il faut ajouter à cela deux décennies de berlusconisme qui ont lavé le cerveau des Italiens. Ces deux décennies ont été un terreau fertile sur lequel la Ligue a pu construire son pouvoir. Les institutions sont formellement démocratiques, mais peu de gens en Italie ont confiance en ces structures étatiques. C’est la raison pour laquelle, bien qu’étant au pouvoir, Matteo Salvini se présente comme un contestataire, un antisystème. En fait, tous ces partis ont la même stratégie à ce niveau : ils se présentent comme des partis antisystème alors qu’ils sont aujourd’hui au gouvernement. Une partie de la population les suit, une autre ne les suit pas mais a du mal à se faire entendre, et une troisième ne les suit pas mais part à l’étranger.

Cette montée de l’extrême droite en Italie s’inscrit dans l’émergence d’autres courants similaires ailleurs en Europe…

Oui en effet, on voit des tendances similaires dans d’autres pays. En Belgique par exemple, l’extrême droite est aussi au gouvernement. On peut parler de la Hongrie, des défenseurs du Brexit en Grande-Bretagne, de la France, où l’extrême droite reste une force potentielle non négligeable. En Italie, il ne faut pas oublier que le fascisme n’a jamais réellement disparu. Aujourd’hui, il trouve un moyen de se manifester à nouveau. Car derrière l’image du bon gendre sympathique de Matteo Salvini, il y a aussi des mouvements ultra fascistes, néonazis, qui sont là et changent la vie au quotidien. Dans certains quartiers, si vous êtes un peu trop basané, vous ne pouvez plus vous promener. La localité de Ostia près de Rome, par exemple, est le centre névralgique du mouvement néofasciste CasaPound. Ce sont eux qui, il y a quelques mois, ont frappé un journaliste alors qu’il interviewait leur leader. Il y a une violence dans ces quartiers déshérités qui s’exprime de plus en plus ouvertement, et cela rappelle la période du fascisme en Italie.

Je crois que cette situation s’inscrit dans un contexte mondial, et pas seulement européen. Voyez ce qu’il se passe au Brésil, aux Etats-Unis… On vit actuellement une forte régression et une remise en cause de la démocratie telle qu’on la comprenait il y a encore quelques années. Il n’y a pas de raison d’être optimiste sur le court terme, même si à moyen et à long terme, ils perdront.

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