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Culture   Publié

L’Aïta au Maroc, un art menacé de tomber dans les oubliettes [Interview]

Mot en darija signifiant «appel, cri ou complainte», l’Aïta est un chant rural exclusivement marocain, qui a su se transmettre de générations en générations. Aujourd’hui, face à l’absence de codification et de documentation d’un art transmis oralement, le risque est grand. Le musicien chercheur en patrimoine et culture populaire marocaine Nacim Haddad nous en dit plus sur la préservation de ce patrimoine musical marocain.

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Photo d'illustration. / DR

Vers quelle époque situez-vous la naissance de l’Aïta au Maroc ?

L’Aïta est un genre musical traditionnel présent dans plusieurs régions du Maroc. Ce n’est pas un texte ou une poésie rédigée ou composée pour être chanté. C’est le cumul de plusieurs praticiens de l’Aïta. Généralement, c’est autour d’un fait historique que des paroles sont inventées suivant une certaine rime. Ces mêmes paroles sont transmises oralement et peuvent être enrichies par d’autres. C’est d’ailleurs ce qui explique le fait que lorsque nous consultons un texte d’une Aïta, nous remarquons qu’il n’y a pas une seule histoire du début jusqu’à la fin mais bel et bien de plusieurs faits historiques chantés. Ces modifications peuvent aussi concerner les mélodies et la façon de chanter.

L’Aïta est considérée comme la plus ancienne pratique artistique avec le dialecte marocain dans l’histoire du Maroc. Avec l’arrivée de l’Islam dans le pays, qui disposait déjà d’un énorme patrimoine amazigh, une autre culture est transmise de l’Orient et ce, à travers plusieurs ères. Ce mélange entre plusieurs cultures (arabe, amazighe et andalouse) a donné naissance à l’Aïta. D’ailleurs, les recherches dans l’histoire nous révèlent qu’un genre musical était arrivé de la Syrie, appelé El Horani, et s’était installé au Maroc. Il avait aussi fusionné avec la culture amazighe pour donner Lehouir, considéré aujourd’hui comme l’origine de l’art de l’Aïta. Lehouir est donc apparu, comme son nom l’indique, à Houara (actuelle Oulad Teïma, région Souss-Massa, ndlr).

Pour moi, l’Aïta a été la forme expressive des Marocains, avec laquelle ils s’exprimaient. C’est d’ailleurs ce qui explique le fait qu’il existe plusieurs Ayoutes (pluriel de Aïta, ndlr) au Maroc.

Nacim Haddad. / Ph. FacebookNacim Haddad. / Ph. Facebook

De cette époque jusqu’à aujourd’hui, l’Aïta a-t-elle évolué ?

L’Aïta que nous entendons aujourd’hui, et qui est encore présente dans les mariages et les fêtes des Marocains, est née à la veille du Protectorat français. La plus ancienne de ce genre date du Maroc sous Moulay Hassan 1er. Durant le Protectorat, l’ère des Caïds a beaucoup contribué à la préservation de l’Aïta. Durant cette époque, ces agents territoriaux disposaient de larges pouvoirs et l’Aïta était chantée dans leurs Kasbahs et leurs palais. C’est grâce à eux que nous entendons toujours ce genre musical et c’est eux qui exigeaient qu’elle soit chantée de la manière dont nous l’entendons aujourd’hui. C’est l’exemple notamment du Caïd Issa Ben Omar qui avait une histoire avec Hadda Al Ghaîtia alias Kharboucha et l’Aïta célèbre. C’est grâce aussi aux Chioukhs et l’enregistrement des Ayoutes dans des casettes. Ils nous ont donné une version pour que l’Aïta soit chantée comme telle jusqu’à nos jours.

Image d'illustration. / DRImage d'illustration. / DR

Cet art tombe-t-il aujourd’hui dans les oubliettes ?

Plusieurs textes et Ayoutes ont été simplement oubliés. L’Aïta est donc déjà tombée dans les oubliettes même si plusieurs chercheurs l’ont remise sous les projecteurs. Ce patrimoine est menacé, parce qu’il a toujours été transmis oralement d’une personne à l’autre. A chaque fois donc, il y avait des ajouts ou des omissions. Le texte initial n’a pas été préservé parce que nous ne l’avons pas documenté par écrit. Cette opération est même nécessaire pour le texte et la musique. A cela s’ajoutent les études par les moyens modernes. Il faut savoir que les branches de musicologie n’existent pas dans nos facultés. Donc nos chercheurs se focalisent d’abord sur la poésie, l’histoire ou l’anthropologie. Par conséquent, il n’y a pas d’études approfondies en musiqie ou dans l’Aïta en tant que genre.

Je ne pense pas que l’Aïta disparaisse un jour. Ce patrimoine ne va jamais mourir. Le problème qui se pose, c’est la façon de préserver cet art-là.

J’insiste toujours sur la nécessité de documenter et d’écrire. On peut également mettre en place des branches de l’Aïta dans nos conservatoires où on enseigne les normes réelles de l’Aïta. A mon avis, ce sont les premiers pas pour préserver cet art appris par cœurs par des Chioukhs. Malheureusement, nous en perdons à chaque fois une partie avec les Cheikhs qui décèdent, car ils emportent avec eux tout ce qu’ils ont appris durant leur vie. Avec la mort de chacun d'eux, nous somme amputés d'une partie de notre art et de notre identité.

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