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Politique Publié

Sahara, le talon d'Achille de la lutte antiterroriste en Afrique du Nord

Le désaccord politique entre le Maroc et l’Algérie autour du différend du Sahara occidental «demeure une entrave à la coopération anti-terroriste bilatérale et régionale», selon le rapport sur le terrorisme dans le monde du Département d’Etat américain. Khalid Chegraoui, professeur de l’enseignement supérieur à l'Institut des études africaines nous livre son analyse. INTERVIEW.

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Les camps de Tindouf en Algérie. / Ph. DR

Dans son nouveau rapport 2017 sur le terrorisme dans le monde, le Département d’Etat américain a pointé du doigt les répercussions du différend du Sahara occidental entre le Maroc et l’Algérie sur leur coopération antiterroriste. Pourtant, cette question n’est pas nouvelle et avait fait l’objet de plusieurs explications fournies par le Maroc. Khalid Chegraoui, professeur de l’enseignement supérieur à l'Institut des études africaines, ancien chercheur associé à l’Institut royal des études stratégiques et expert en géopolitique et géostratégie répond aux questions de Yabiladi.

Quels sont les risques aujourd’hui et pourquoi les Etats-Unis s’intéressent à la coopération entre le Maroc et l’Algérie selon vous ?

La demande immédiate est qu’il y ait une concertation et une collaboration. On sait que le contre-terrorisme en terme de collaboration politique entre le Maroc et l’Espagne a toujours eu de très bons résultats. Aujourd’hui, le monde doit se coaliser afin de pouvoir contrer ce danger.

Pourquoi les Etats-Unis pointent ce problème ? C’est parce qu’ils sont un allié stratégique du Maroc et ont des intérêts -qu’on le veuille ou non- directs en Algérie, principalement liés aux questions énergétique et sécuritaire. De plus, le Maroc et l’Algérie sont des pays très importants dans la rive sud de la Méditerranée, un espace central pour la sécurité internationale.

Les Américains s’intéressent au terrorisme principalement, mais le grand problème aujourd’hui en Afrique est celui des identités locales puisque plus on va vers les libertés individuelles, collectives, le respect des droits de l’Homme, plus on tend vers les discussions sur les droits culturels et identitaires. Et lorsque ces deux droits s’allient à la notion du territoire, le passage est rapide vers le séparatisme.

Comme le terrorisme de l’extrême gauche en Europe qui a presque disparu aujourd’hui laissant la place au populisme et le fachisme de droite, le terrorisme religieux et djihadiste aura aussi son temps. Le grand principal problème qui viendra après, pour le continent, ce seront ces questions identitaires.

Mais le problème du Sahara et ses répercussions sur la lutte antiterroriste n’est pourtant pas nouveau pour être pointé du doigt par le Département d’Etat américain…

Cela fait des années que le Maroc pointe du doigt les ramifications très dangereuses entre certains membres du Polisario, généralement non contrôlés par l’establishment du Front, et plusieurs autres groupes djihadistes dans la région du Sahel et le Sahara. Tout le monde sait qu’Abou Al Walid Sahraoui et d’autres, avaient des contacts notamment avec le MUJAO. Donc le risque pour toute la région est déjà présent. L’oisiveté, le fait qu’il n’y ait pas de solutions pour les jeunes des camps, et d’autres facteurs les poussent à adhérer facilement aux thèses djihadistes et autres. On sait aussi que la situation économique dans les camps est désastreuse, la gouvernance fait défaut et qu’il y a un désaveu principalement au sein de la jeunesse.

Quand on évoquait ces questions-là, nos interlocuteurs pensaient que c’était juste pour défendre la marocanité du Sahara. Pourtant le danger ne menace pas seulement le Maroc, masi également la sécurité de l’Algérie. Je ne sais pas si les Algériens en sont conscients mais cela va toucher de plein fouet un espace déjà instable, à savoir le Sahel et le Sahara. Donc le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie sont en danger, le reste des pays de la région sont d'ores et déjà dans la tourmente.

Khalid Chegraoui, professeur de l’enseignement supérieur à l'Institut des études africaines. / Ph. DRKhalid Chegraoui, professeur de l’enseignement supérieur à l'Institut des études africaines. / Ph. DR

Peut-on sinon imaginer une coopération antiterroriste entre Rabat et Alger en dépit de la non-résolution du différend du Sahara ?

Cela est sûr et certain : il n’y aura rien de concret entre le Maroc et l’Algérie. De plus, la situation politique en Algérie ne le permet pas, vu qu’il n’y a presque pas d’interlocuteur mais une lutte terrible pour le pouvoir. Il va falloir attendre que les choses se clarifient.

En attendant, le blocage pèse sur toute l’Afrique du Nord. Nos partenaires en Afrique, dans le monde arabe et en Europe sont gênés lorsqu’ils ont des intérêts avec les deux pays. Le problème, c’est qu’on leur demande à tous de choisir : avec moi ou contre moi.

Ce problème va à l’encontre même du rêve des pères-fondateurs de l’indépendance africaine, à savoir l’unité. J’aurai préféré que l’Algérie accepte de s’asseoir avec le Maroc en associant la Mauritanie et la population sahraouie mais dans toutes ses composantes.

Le déclin de Daech, le déplacement de certains djihadistes vers la Libye ou le Sahel et le retour des autres dans la région, peut-il être la sonnette d’alarme quant à l’urgence d’une coopération maroco-algérienne antiterroriste ?

C’est une urgence et l’Algérie le sait très bien. Mais les deux problèmes, la coopération antiterroriste et le Sahara, sont liés. De plus, le terrorisme peut être une carte politique pour certains Etats. S’il y a du djihadisme ou du terrorisme, c’est qu’il y a aussi des institutions poltiques qui l’ont supporté quand cela servait leurs intérêts.

Les coalitions et les coopérations ont toujours mieux réussies que les désunions. Sans la coopération franco-ouest africaine, la situation au Mali serait catastrophique. Les pays aujourd’hui sont en demande de plus de coopération mais encore faut-il définir clairement le type de coopération voulue. C’est de notre avenir et celui de notre jeunesse dont on parle. Cette jeunesse est dans un état d’indigence et de faiblesse terribles que n’importe quel courant peut embriguader à des fins terroristes.

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