Menu

Société   Publié

Service militaire obligatoire au Maroc, jeunesse, citoyenneté : Mythes et réalités

On dit qu'au Maroc, le sentiment national s'est évanoui. Civisme, valeurs nationales, patriotisme seraient devenus, aux yeux des jeunes, des reliques du passé ; qu'il suffit de voir les symboles et les traditions tombés en déshérence, sinon brocardés, le discours officiel satirisé. Que les anciennes identités collectives ont été moissonnées par de nouvelles individualités et qu'au final, corrodé, le national se dérobe peu à peu, laissant place à un agrégat d'individus sans liens, sans attaches, sans appartenance commune. 

Temps de lecture: 11'
DR

Ce discours a ses avatars : les jeunes citoyens oisifs, apolitiques, «désengagés», «indolents» ; «attendent tout de l'Etat» ; «refusent de se prendre en main», mais surtout individus pleinement, jusqu'au cœur, jusqu'au péril de la nation – «égoïstes» ; «individualistes» ; «bons à rien» ; «ne respectent plus rien».

On dit aussi que ce mal a sa thérapeutique : que la conscription permettrait de recapturer cette jeunesse pour la stériliser contre l'insubordination, de l'arracher à l'insouciance pour la plonger dans la discipline ; qu'elle œuvrerait à la diffusion d'un sentiment national réparti à parts égales entre les jeunes Marocain.e.s. Car «qu'est-ce que le service militaire universel en somme ? C'est le triomphe complet de la démocratie ; le nivellement des classes sociales ; l'école de l'ordre, de la discipline et de la cohésion ; le laboratoire de la dignité et du patriotisme. Les villes sont pleines de vagabonds sans scrupules. […] Pour cette lie de la société, les casernes seraient un salut. Les baraquements sont un filtre admirable dans lequel les hommes se purifient : ils en émergent consciencieux et dignes». Ces propos sont du siècle passé. Olavo Bilac, leur énonciateur, fut l'un des principaux promoteurs du service militaire universel au Brésil, en 1915. On retrouve un peu de cela dans le discours des promoteurs de la conscription au Maroc. Le service militaire se voit prêter des vertus nombreuses : brassage social, apprentissage de la citoyenneté, etc. Loin d'être exclusifs au Maroc, ces mythes de la conscription ont été présents partout, de tout temps, et ont souvent été réaménagés par les discours politiques locaux. Ils ont traversé les âges, épousé les lignes des préoccupations nationales du moment (chômage, mixité sociale et raciale, etc.)

Affiche de propagande soviétique / Archive - DRAffiche de propagande soviétique / Archive - DR

Discipline, citoyenneté et sens des valeurs

Tout au long du 19è et du 20è siècle, chaque fois qu'il a été question d'inventer de nouvelles identités collectives ou de construire une nation cohésive, des Etats ont chargé leurs armées de faire assimiler les nouvelles normes et valeurs via la conscription. L'armée rouge devait façonner «homme nouveau soviétique» – l'Homo sovieticus dont l'URSS se gaussait. L'armée de Tito était chargée d'attrouper les ressortissants de six républiques sous la bannière yougoslave et de standardiser la nouvelle identité du pays, tandis que celle d'Israël contribue à assurer la transmission et la perpétuation du projet sioniste. La France, la Suède ou encore l'Allemagne y ont vu autant un moyen de former une réserve opérationnelle que de transmettre leurs valeurs nationales.

Au Maroc, le texte de loi sur la conscription s’enorgueillit d'objectifs élevés. Il est attendu de l'armée d'inculquer «la discipline, l'autonomie, le travail en équipe, la rigueur, le sens des valeurs et la citoyenneté, etc.» Et, en plus d'une formation militaire, les conscrits devraient bénéficier d'une formation professionnelle et technique, et devraient participer «aux grands chantiers structurants du pays». 

Outre les objectifs clairement énoncés, peuvent être extrapolés les contours de l'identité collective dont le service militaire obligatoire devrait colorer la classe d'âge à laquelle il s'adresse, à travers les valeurs et le credo des Forces armées royales. Apolitique dès sa naissance – ce qui explique l'absence d'une classe militaire au Maroc – l'armée marocaine évolue dans un étau de valeurs qui offrent un miroir de la légitimité que s'est forgé le pouvoir marocain : idéologie du progrès dont la monarchie est présentée comme principale initiatrice, fidélité à certaines valeurs traditionnelles, à la religion et au roi. L'armée devrait donc constituer un espace de socialisation qui inculquerait les valeurs du patriotisme dans un cadre apolitique exaltant la hiérarchie, la déférence à l’égard de l’autorité, le respect de la monarchie et la discipline militaire. Elle même «réceptrice de ces thèmes», elle serait appelée à «en être la diffuseuse auprès de la nation toute entière» (1).

La dimension civique du service militaire, liée à la participation «aux grands chantiers structurants du pays», laisse présager une volonté de construire un mythe du citoyen-bâtisseur, cher à l'imagerie des pays en voie de développement – mais peu rentable du point de vue économique – mais porte également en ses plis une conception du développement très proche de celle exprimée par Mohammed VI dans certains discours ; le progrès ne peut advenir que grâce à une prise en charge commune à l'échelle de la société, et serait donc l'oeuvre d'une communauté d'efforts qui en mutualiserait les coûts pour mieux se partager ses bénéfices. Cette conception «participative» du progrès et du développement a été à l'origine de multiples transformations de l'action publique, notamment dans le domaine du social, et a favorisé le dessaisissement, par l'Etat, de plusieurs champs d'action au profit d'initiatives associatives ou privées.

De fait, il est attendu de l'armée marocaine de jouer un rôle formateur et éducateur. Elle devrait donc concurrencer d'autres socialisations qui s'effectuent dans le cadre d'organisations politiques et syndicales qui auraient «failli à encadrer les jeunes», et que la conscription se propose de supplanter. 

Les mythes de la conscription

Le choix de l'armée comme lieu d'apprentissage et d'intériorisation de normes et de conduites n'est pas fortuit : la forte discipline qui y prévaut ainsi que le fait qu'elle soit considérée comme une institution totale (2) font d'elle, aux yeux des promoteurs de la conscription partout dans le monde, le lieu idéal de transmission des valeurs nationales. Que la conscription s'adresse à une classe d'âge particulière (à mi-chemin entre la jeunesse et l'âge adulte) érige le service militaire en rite de passage vers la citoyenneté.

Le mythe d'une armée qui inculquerait un ensemble de valeurs nécessaires à la vie en société, et dont les conscrits se feraient eux-mêmes les relais une fois de retour à la vie civile est un lieu commun du discours politique, et a abusé bien des chercheurs ; le fait que l'armée soit considérée comme une institution totale a poussé à surdéterminer l'intensité et la durabilité du conditionnement auquel elle soumit les conscrits. Battues en brèche, les théories surjouant l'influence d'un seul et unique agent socialisateur ont laissé place à d'autres, qui tiennent compte du fait que les individus traversent durant leur existence des contextes socialisateurs hétérogènes et potentiellement contradictoires.

Les recherches et les travaux de terrain portant sur la conscription permettent de nuancer les effets de la socialisation politique par le service militaire. Que ce soit dans des pays démocratiques ou autoritaires, celle-ci a montré ses limites: elle est au mieux très mitigée. En Suède, la conscription n'a eu que peu ou pas d'impact sur les attitudes politiques ultérieures des appelés, ainsi que sur leur compréhension de la nation (3). En Turquie, le service militaire est doublé d'une «formation à l'amour de la patrie» qui inculque des valeurs patriotiques et une représentation mythifiée du rôle de l'armée. Si la conscription est considérée par beaucoup de Turcs comme un devoir sacré, la durabilité «des dispositions patriotiques acquises lors du service militaire demeure difficile à évaluer notamment en raison des socialisations contradictoires qui s’effectuent dans le cadre d’organisations partisanes et/ou confrériques qui n’adhèrent pas au contenu idéologique du patriotisme enseigné à l’armée» (4). En Union soviétique, les conscrits non-slaves rejetaient le «contenu éducatif» – au demeurant très internationaliste et porteur d'une vision idéalisée de la fraternité des peuples soviétiques – qui leur a été inoculé par l'armée, le qualifiant de «pure propagande». L'endoctrinement de l'armée rouge s'est avéré à peu près aussi contre-productif vis-à-vis des conscrits slaves, notamment en raison des contradictions latentes qui traversaient les programmes éducatifs dédiés à l'armée (5).

En Allemagne, une étude empirique menée en 1978 auprès de 1.288 conscrits (6) a permis à ses auteurs de conclure que la formation civique dispensée au sein de l'armée allemande a eu des résultats très contrastés. Selon les auteurs, les changements dans l'attitude et la personnalité des conscrits étaient corrélés à leur niveau d'éducation et à leur background social; les conscrits ayant bénéficié d'une meilleure éducation étant soumis à des changements plus intensifs durant leur service militaire.

Selon la même étude, les changements dans les attitudes politiques des appelés ne pouvaient être principalement corrélés à la formation civique inculquée au sein de l'armée, mais aux conditions de vie générales dans les casernes ainsi qu'à la prédisposition psychologique des conscrits. Ainsi, les conscrits les plus prédisposés à servir dans l'armée avaient plus de chances de développer une conscience civique plus en phase avec les préceptes de l'armée. Une hypothèse quelque peu similaire a été formulée au sujet du service militaire en Turquie, où l'adhésion aux idéaux de l'armée ne résulterait pas essentiellement de la formation patriotique elle-même, mais surtout de la possession d'un habitus compatible. «En arrivant à la caserne, certains appelés possédaient des dispositions politiques qui étaient en pré-adéquation avec cette idéologie». Quant à ceux qui ne possèdent pas ces dispositions politiques, la diffusion de normes, de règles et de valeurs par l'armée turque peut être «neutralisée par les stocks d'habitudes incorporées au cours des expériences politiques antérieures» (7).

Socialisations concurrentes

Les résultats bigarrés de ces études peuvent avoir plusieurs explications. L'une d'entre elles tient au fait que d'autres socialisations concurrentes précèdent ou succèdent à la conscription, mettant ainsi à l'épreuve et la réceptivité des appelés aux thèmes qui seraient propagés durant la conscription – et donc, en partie, la prédisposition même des futurs conscrits – et la durabilité des dispositions apprises une fois le service militaire effectué ; rien n'assure qu'elles ne seraient pas supplantées par d'autres normes et valeurs acquises au cours de leur vie. Une autre donnée qui atténue la puissance socialisatrice prêtée à l'armée tient au fait que la conscription ne s'effectue pas dans un univers à proprement parler fermé et isolé de la société environnante : les conscrits continuent à avoir accès au monde extérieur et au monde civil, notamment grâce au téléphone ; bénéficient de permissions durant lesquelles ils visitent leurs familles et leurs proches, etc.

Par ailleurs, alors que les anciennes «théories de la socialisation concevaient […] les soldats comme des récepteurs passifs qui n'ont pas la capacité de réfléchir, […] les systèmes culturels contiennent toujours suffisamment de matériel contradictoire pour que les individus puissent questionner et mettre en échec les projets hégémoniques», écrit le politiste Ronald Krebs (8). Confrontés à un endoctrinement pervasif qui remet en cause leurs conceptions et leurs acquis antérieurs, les conscrits peuvent afficher une certaine compliance et se conformer à l'attitude requise d'eux durant la conscription, tout en s'adonnant à une résistance et à une insubordination intériorisées vis-à-vis des contenus. Ils pourraient tout autant se contenter d'«assimiler les message pour lesquelles ils ont une prédisposition, tout en rejetant tout le reste» (9).

L'armée, lieu de brassage ?

Quant du discours portant sur le brassage que permettrait l'armée, il part du principe que le contact prolongé entre des individus issus de différentes régions, ethnies ou classes sociales aboutirait à une entente et, en dehors des rangs de l'armée, se transformerait en une plus grande mixité sociale, contribuant par là même à renforcer le lien national. Si des études ont établi une corrélation entre interaction prolongée de membres de groupes sociaux différents et attitude positive des membres des groupes les uns vis-à-vis des autres, il n'en reste pas moins que compte tenu de la résistance des stéréotypes, le contact prolongé peut n'avoir aucune incidence sur les attitude et les comportements préjudiciels. Le temps passé par des juifs américains sous les drapeaux durant la seconde guerre mondiale n'a pas pour autant fait disparaître l'antisémitisme de la société américaine des années 40, pas plus que la participation de noirs américains à la seconde guerre mondiale et à la guerre de Corée n'a endigué le racisme et la ségrégation raciale (10).

Les liens noués durant le service militaire survivraient-ils par ailleurs forcément dans la vie civile ? Les identités n'étant pas monolithiques, d'anciens conscrits et des vétérans procèdent d'une mise à distance des rôles, dictée par les injonctions contradictoires de leurs différentes appartenances. Ainsi, «il ne faut pas s'étonner de voir des soldats penser en termes nationaux lorsqu'ils sont en uniforme, mais adopter ensuite des conceptions régionales, religieuses, ethniques, de classe ou de genre à d'autres moments», soit parce qu'ils ont échoué à «intérioriser les normes [promues au sein de l'armée] et ne les respectent pas en l'absence de contrôle, soit parce qu'un nouvel environnement social favorise une identité différente», écrit Ronald Krebs. De retour dans leur environnement social d'origine, nombre de vétérans ré-adoptent les normes et les valeurs de leur groupe d'appartenance. 

Au Maroc, les problématiques liées à la ségrégation raciale ne se posent pas avec la même intensité qu'aux Etats-unis. Le régionalisme, lui, serait plutôt à relativiser «L’analyse des espaces de conjugalité à l’échelle de tout le territoire national, à partir d’un sondage, [qui] révèle une forte dynamique de brassages qui corrobore le très haut degré d’intégration nationale», affirmait la Commission consultative de la régionalisation en 2011. La problématique réelle relève moins des relations entre individus de régions différentes que des relations entre l'Etat et ses régions; il ne s'agirait donc pas de rééquilibrer et d'harmoniser les relations entre Marocain.e.s issu.e.s de différentes régions, mais plutôt de rééquilibrer le rapport de l'Etat à ses régions, qui ne bénéficient ni de de la même attention, ni du même degré de développement.

Le prince Moulay Hassan / DRLe prince Moulay Hassan / DR

La fabrique de la "marocanité"

Au moment où il est confronté à un accroissement des demandes portées par les jeunes générations (éducation, emploi, libertés, etc.), l'Etat marocain semble croire que la magie de la conscription suffirait à elle seule à défléchir les revendications. La décision, drapée d'intentions patriotiques, laisse tout de même peu de doutes sur ses visées réelles: il suffirait d'empaqueter les jeunes dans des casernes, de leur inculquer «discipline, autonomie, travail en équipe, rigueur, sens des valeurs, citoyenneté» pour qu'ils se rangent et se conforment, et pour que les mouvements protestataires cessent. 

Chaque fois qu'il s'est retrouvé confronté à des secousses sociales ou à des crises diplomatiques, l'Etat marocain a cru pouvoir coaguler la nation avec un surplus de nationalisme. Face au Hirak rifain, il a mobilisé le répertoire de l'unité nationale contre la montée d'un «régionalisme» qui le mettrait en péril. Au Sahara Occidental, la mobilisation des répertoires nationaliste et patriotique, voire même guerrier, est fréquente lors des crispations entre le Maroc et le Front Polisario.

Pour la monarchie, l'intérêt de la captation du sentiment national et de la construction d'un nationalisme royal s'est manifesté dès l'indépendance, mais ce n'est qu'avec la Marche Verte que Hassan II a pu parachever l'édification d'un récit unificateur – fondé sur le recouvrement de l'intégrité territoriale du royaume – et appareiller une redoutable machinerie nationaliste centrée autour de la revendication du Sahara occidental, ainsi qu'une idéologie provisionnelle construisant la figure de l'ennemi – le Sahraoui du Front Polisario. Il a manœuvré sur le front extérieur, donc, pour atteindre par ricochet des objectifs de politique intérieure, en codifiant par la même occasion «les lignes rouges qui délimitent la sphère politique instituée : l’acceptation de la nature monarchique du régime, l’adhésion à l’islam, et la reconnaissance de la marocanité du Sahara, c’est-à-dire d’un royaume s’étendant "de Tanger à Lagouira"», expliquait la politiste Mounia Bennani-Chraïbi à Middle East Eye

Pour la politiste, la libéralisation politique des années 90, ainsi que l'extension des espaces de communication semblent avoir ouvert la voie à «des productions plurielles et concurrentielles du sentiment national, voire à une remise en cause de la "marocanité" produite par le Mouvement national et réappropriée par la monarchie», transformant ainsi la "marocanité" en un «enjeu de lutte acharnée», écrivait-elle dans une récente livraison du magazine Zamane. Le Mouvement du 20 Février a été l'occasion d'un intense débat sur ce que signifie être Marocain, être citoyen et être patriote, et a vraisemblablement contribué à diffuser ces conceptions alternatives à plus large échelle. Aux formulations officielles de la "marocanité" et du patriotisme, des mouvements protestataires comme des citoyens ordinaires opposent des définitions autres de la "marocanité", construites autour de la centralité du peuple, de l'accès aux droits. «On ne veut pas du service militaire obligatoire, mais du droit obligatoire à la santé, du droit obligatoire à l'éducation», déclarait récemment un jeune marocain au média local Safi Goud, tandis qu'un autre proposait une définition transactionnelle du pacte social : «je n'ai rien contre l'armée, mais que m'a donné le Maroc pour que je lui offre quoi que ce soit en retour ?»

A elles seules, ces deux déclarations recueillies dans une rue safiote énoncent une idée de la citoyenneté qui est bien au-delà de ce que la conscription offre. Car «l'idée même que les militaires jouent un rôle dans la formation de citoyens vertueux est incompatible avec les conceptions démocratiques de la vertu civique et de la nature de la politique» et le marchandage «service militaire contre droits et accès à la citoyenneté ne cadre pas avec la conception actuelle de la citoyenneté. La légitimité de l'État-providence repose beaucoup moins sur ses forces armées et sa capacité de défense contre les menaces extérieures que sur sa capacité fonctionnelle à fournir des services sociaux», écrivait la sociologue et politologue Anna Leander en 2004.

Qu'il s'agisse d'inculquer le patriotisme et les valeurs nationales ou de renforcer le lien national, l'éducation, l'intégration régionale et politique et la mise en place de politiques publiques ciblant les groupes marginalisés ont donné de bien meilleurs résultats que la conscription, vu que ces solutions s'attaquent aux racines des problèmes (11). Rien n'assure que les objectifs assignés au service militaire se réaliseraient. Rien n'assure non plus que la diffusion du patriotisme profitera forcément à l'Etat. Dans des contextes non-pluralistes, la substitution du patriotisme au pluralisme et à la concurrence politique a induit des conséquences problématiques (12). 

Dans d'autres pays comme la Russie, le désaveu de l'Etat ou son impopularité n'ont pas été atténués par un patriotisme omniprésent et arborescent, diffus au sein de la société. Tout au contraire, si le patriotisme a permis «d’inventer de nouvelles références, de nouveaux principes d’action commune» et a servi d'«instrument de reconstruction par le bas de solidarités», il n'a pas débouché sur un engagement civique accru en faveur de l'Etat, «qui se veut chef d’orchestre du cantique patriotique, [mais] se retrouve […] de fait dévalorisé par ceux qui se définissent comme patriotes» (13). Pour beaucoup de Russes, «l’Etat n’est pas synonyme de la nation ou de la patrie, mais de la bureaucratie, de la paperasse, de la corruption. Il n’est pas légitimé comme instance de qualification du patriotisme».

Références

(1) Jean-Claude Santucci et Jean-Claude Régnier, Armée, pouvoir et légitimité au Maroc, Annuaire de l'Afrique du Nord, 1972.

(2) Concept forgé par le sociologue Erving Goffman, l'institution totale désigne «un lieu de résidence et de travail, où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées.» (Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux).

(3) Thomas Denk, Värnpliktsutbildningen - en politisk socialisationsagent ? [Service militaire - un agent de socialisation politique ?], thèse de doctorat, 1999, Université de Karlstad.

(4) Sümbül Kaya, Conscription et sentiment patriotique : le cas de l’armée turque, Revue Critique internationale, n°58 (2013).

(5) Teresa Rakowska-Harmstone, Brotherhood in Arms, The Ethnic Factor in Soviet Armed Forces (p.149), in Ethnic Armies: Polyethnic Armed Forces from the Time of the Habsburgs to the Age of the Superpowers, Wilfrid Laurier University Press, 1986. 

(6) Ekkehard Lippert, Paul Schneider, Ralf Zoll, Robert K. Shirer, The Influence of Military Service on Political and Social Attitudes: A study of socialization in the German Bundeswehr, revue Armed Forces and Society, vol.4, n°2 (février 1978)

(7) Marc Aymes, Benjamin Gourisse, Elise Massicard, L'art de l'Etat en Turquie. Arrangements de l'action publique de la fin de l'Empire ottoman à nos jours, éditions Karthala.

(8) Ronald R. Krebs, A School for the Nation ? How Military Service Does Not Build Nations, and How It Might, revue International Security, n°4 (2004)

(9) Teresa Rakowska-Harmstone, op. cit. L'attitude des soldats soviétiques vis-à-vis des «contenus éducatifs» de l'armée rouge est révélatrice des limites de tout endoctrinement comportant des informations différentes des réalités vécues par les conscrits, ou remettant en cause leurs valeurs : l'adhésion de façade qu'affichaient les soldats non-slaves à l'égard de la vision internationaliste promue par l'armée rouge dissimulait un profond scepticisme intériorisé et exprimé a posteriori. D'autre part, les soldats slaves étaient tiraillés entre les contradictions de la propagande officielle, qui promouvait un très fort nationalisme tout en véhiculant un message internationaliste.  

(10) Ronald R. Krebs, op. cit. 

(11) Panu Poutvaara, Andreas Wagener, The Political Economy of Conscription.

(12) Françoise Daucé, Anne Le Huérou, Kathy Rousselet, Les diversités du patriotisme contemporain, revue Critique Internationale, n°58 (2013)

(13) Françoise Daucé, Myriam Désert, Marlène Laruelle, Anne Le Huérou, Kathy Jeanne Rousselet, Les usages pratiques du patriotisme en Russie, revue Questions de recherche, n°32 (2010).

Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com