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Environnement Publié

Méditerranée : L’Empire romain a-t-il accéléré la disparition des baleines ?

La chasse commerciale à la baleine n’aurait pas commencé avec les baleiniers basques, vers 1 000 ap. J.-C., comme l’avancent jusque-là historiens et scientifiques. Une nouvelle recherche vient de révéler que les Romains s’adonaient à cette pêche, entraînant même la disparition précoce de certaines espèces de baleines.

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Contrairement aux versions retenues par les historiens et les scientifiques, les Basques ne seraient pas les premiers pêcheurs de baleines / Ph. Cris Bouroncle (AFP)

L’histoire et la science ont longtemps retenu que la chasse commerciale à la baleine aurait commencé, dans une première forme structurée, avec les baleiniers basques du premier millénaire après Jésus-Christ. Aujourd’hui, une nouvelle recherche vient affirmer que ce récit ne serait pas totalement vrai. Des preuves scientifiques confirment désormais l’hypothèse du début de cet exercice sous l’Empire romain (27 av. J.-C. - 476 ap. J.-C).

A ce propos, une équipe internationale constituée de chercheurs du CNRS et de l’Université de Montpellier a publié, ce mercredi, la découverte dans la revue Proceedings of the Royal Society of London B. Afin d’arriver à cette affirmation, l’équipe dit avoir utilisé «de nouvelles techniques d’analyses moléculaires pour étudier des os de baleines provenant de sites archéologiques d’usines romaines de salage de poisson dans le détroit de Gibraltar».

Refaire la cartographie des baleines

L’introduction de cette étude soutient que les baleines noires ont disparu de l’Est de l’Atlantique Nord «à cause de la chasse commerciale», tandis que les baleines grises ont «disparu de tout l’Atlantique Nord dans des circonstances encore méconnues». Pour percer le mystère, les chercheurs expliquent avoir employé des techniques permettant d’identifier «un ensemble rare de 10 os de baleines, probablement en provenance de sites archéologiques romains et pré-romains dans la région du détroit de Gibraltar, en plus d’un os sur la côte asturienne».

Par ailleurs, le site de l’Université de Montpellier indique que l’identification des ossements a été possible, notamment à l’aide de «techniques moléculaires d’ADN ancien et d’empreinte de collagène». «De façon contre-intuitive, les baleines sont souvent négligées dans les études archéologiques, car leurs os sont souvent trop fragmentés pour être identifiables par leur forme», explique pour sa part Camilla Speller, co-auteure de l’étude, archéologue et généticienne à l’Université de York, citée par la même source. «Ces méthodes moléculaires récentes nous ouvrent des fenêtres nouvelles sur les écosystèmes passés», ajoute-t-elle.

Ainsi, l’équipe a pu identifier «trois baleines franches et trois baleines grises». Une preuve que les aires de répartition de ces deux espèces ont couvert historiquement la région de Gibraltar, «incluant probablement la mer Méditerranée comme site de mise bas». Cette étude explique notamment que la disparition de ces deux espèces «se serait accompagnée d’impacts plus vastes sur l’écosystème, notamment la disparition de leurs prédateurs (épaulards) et la réduction de la productivité primaire marine».

Chemin faisant, les chercheurs ont pu montrer qu’il y a 2 000 ans, «des baleines grises et des baleines franches étaient présentes en Méditerranée, probablement pour s’y reproduire». Cette étude «élargit considérablement l’aire de répartition historique connue de ces deux populations de baleines et soulève la possibilité qu’une industrie baleinière romaine oubliée ait contribué à leur disparition», explique à l’AFP Ana Rodrigues, chargée de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier.

Selon la spécialiste, la découverte de ces ossements «dans des sites archéologiques d’usines romaines de salage de poisson ouvre la possibilité d’une industrie baleinière», qui peut avoir «contribué» à leur extinction. Cité par la même source, Dario Bernal-Casasola, professeur d’archéologie à l’Université de Cadiz et co-auteur de cette étude, indique que les Romains étaient «extrêmement efficaces» dans l’exploitation des ressources marines, «y compris de grands poissons comme les thons», ou encore les baleines.

Réinterpréter les représentations romaines

Ana Rodrigues souligne à l’AFP qu’il est su que l’Empire romain n’avait pas «la technologie nécessaire» pour capturer les espèces de haute mer, précisant donc que ces deux espèces de baleines étaient «côtières et très visibles dans leurs zones de reproduction». C’est comme cela que les Romains ont pu les chasser «à l’aide de petits bateaux à rames et des harpons à main, comme l’ont fait plus tard les chasseurs basques», ajoute la chercheuse.

Si l’industrie baleinière est ainsi plus ancrée dans l’Empire romain qu’elle ne semble, Anne Charpentier souligne sur le site de l’Université de Montpellier que les résultats de l’étude permettront de comprendre «la description, datant du premier siècle, et faite par le fameux naturaliste romain Pline l’Ancien, d’Orques attaquant des baleines et leurs baleineaux dans la baie de Cadiz», entre autres.

Des parties de l’histoire romaine méritent ainsi réinterprétation. C’est pourquoi, les chercheurs ayant travaillé sur cette trouvaille inédite appellent historiens et archéologues à «réexaminer leur matériel à la lumière de cette découverte, en prenant en compte le fait que les baleines côtières faisaient partie de l’écosystème marin méditerranéen, et ont pu être à la base d’une industrie baleinière romaine». Ana Rodrigues y tient, ajoutant que «cela nous fait nous demander ce que nous aurions pu oublier d’autre». «Il paraît incroyable que nous ayons perdu, et ensuite oublié, deux grandes espèces de baleine dans une région aussi bien étudiée que la Méditerranée», conclut-elle.

Egalement appelées baleines noires, les baleines franches de l’Atlantique Nord font partie des espèces «en danger», selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN). Celle-ci avertit qu’il en existerait moins de 500 aujourd’hui, au large de la côte Est de l’Amérique du Nord.

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