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Politique Publié

Maroc - France : «Le dossier de Zine El Abidine Erradi est au point mort» [Interview]

L’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Paris - Île-de-France participe à une manifestation, ce mardi, appelant les autorités françaises à protéger Zine El Abidine Erradi, réfugié politique arrêté à Agadir. Ouissam Ghmimat, militant basé sur place, explique à Yabiladi que l’Etat français fait «une fuite en avant».

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Réfugié politique en France depuis 2015, Zine El Abidine Erradi a été arrêté en avril dernier, à son arrivée à Agadir rendue possible via un sauf-conduit / Ph. DR.

Ce rassemblement est prévu à la veille de la Journée mondiale du réfugié, notamment à l’appel de l’AMDH à Paris dont Erradi est membre. Où en êtes-vous depuis son arrestation ?

A Paris, nous avons constitué un comité de soutien et de demande de libération d’Erradi. Il englobe plusieurs organisations de défense des droits humains, des partis politiques, mais aussi des personnes engagées à titre individuel. Au lendemain de l’arrestation de notre militant, nous avons adressé des courriers à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), aux ministères français de l’Intérieur et des Affaires étrangères…

Par ailleurs, nous avons organisé trois sit-in à Paris, un devant le HCR et deux devant le ministère des Affaires étrangères. Cependant, les autorités françaises restent passives alors qu’elles détiennent tous les détails du dossier et de la situation d’Erradi. Nous n’avons pas été reçus une seule fois par des responsables ici ou au moins contactés par eux d’une manière ou d’une autre. En France, le dossier demeure au point mort.

Au Maroc, les conditions de détention de notre camarade restent difficiles. Il a passé un mois et demi dans une cellule où il n’a pas eu droit à une literie, faute de places disponibles. Désormais, il est transféré ailleurs où il a enfin pu avoir un lit, dans une cellule séparée des cellules de fumeurs, où il a été gardé depuis son arrestation.

Quelle est l’atmosphère où se tient votre marche ?

Nous avons été contraints de ne pas signer la déclaration relative à notre marche auprès de la Préfecture. Cette dernière a voulu nous imposer un circuit différent de celui que nous lui avons déclaré, censé commencer au Trocadéro pour nous mener devant l’ambassade du Maroc à Paris. La Préfecture nous a rappelé qu’il était même interdit de passer devant le lieu et a voulu nous en éloigner. Nous maintenons le circuit prévu par les organisateurs, car nous considérons être dans une démarche pacifiste, même s’il pourrait y avoir un usage de violence à notre encontre.

Après un début de négociations au Maroc, Zine El Abidine Erradi a suspendu sa grève de la faim. Redoutez-vous qu’il revienne sur cette décision, vu la situation ?

L’évolution des faits ne va pas dans le bon sens. Vu son état de santé ayant nécessité son admission aux urgences à deux reprises, le comité de soutien en France et au Maroc, ainsi que la famille Erradi, ont convaincu le militant de suspendre sa grève de la faim. Cela dit, il a insisté dans le temps sur le fait que cette décision n’était pas définitive, qu’il l’avait prise pour ne pas entraver le déroulement des négociations entreprises pour sa remise en liberté, et que s’il ne voyait pas le bout du tunnel, il pourrait arrêter de s’alimenter une nouvelle fois.

Donc, nous redoutons beaucoup qu’Erradi décide de reprendre sa grève de la faim. Cela ne se fera pas d’ici demain ou après-demain, mais c’est une décision qu’il pourrait prendre à tout moment, en effet. De plus, il a souvent demandé à sa famille s’il y avait du nouveau concernant son dossier, ces dernières semaines, et il sait qu’aucune issue ne se profile pour le moment.

Contactée précédemment par Yabiladi, la Préfecture de Cergy a nié tout échange avec le Maroc quant aux garanties de protection dont peut bénéficier Erradi, considérant que la démarche est «contraire aux termes de la Convention de Genève». Qu’en pensez-vous ?

Suivons cette logique jusqu’au bout. Considérons qu’un réfugié politique en France encourt la peine de mort dans son pays d’origine et qu’au même moment, il demande un sauf-conduit pour des raisons humanitaires, comme ce qu’a fait Erradi pour assister aux quarante jours après le décès de son père. Si ce réfugié dit être conscient des dangers encourus en cas de retour exceptionnel dans son pays, les autorités françaises lui accorderaient-elles malgré cela un sauf-conduit ?

Si c’est le cas, c’est une manière de participer à la mise en danger de la vie de ce réfugié. C’est aux autorités qui octroient le sauf-conduit d’estimer le risque réel de ce retour et de sensibiliser la ou les personnes concernées, quand bien même la demande émane du réfugié.

Dans le cas d’Erradi, la France devait prendre ses responsabilités en assurant sa protection par le biais des consulats au Maroc, qui représentent un relais. Dans le cas échéant, elle pouvait bien rejeter cette requête si elle n’était pas sûre de la possibilité de retour du réfugié, surtout qu’elle est au courant du recul que connaît la situation des droits humains au Maroc.

La Préfecture de Cergy a délivré un sauf-conduit valable pour trois mois à Zine El Abidine, mais pour le moment, nous n’arrivons même pas à avoir une visibilité juridique sur la possibilité de son retour, du côté des autorités françaises. L’OFPRA ne répond toujours pas à nos requêtes et de notre côté, ce que nous pouvons faire pour le moment, c’est de nous assurer qu’Erradi garde toujours son statut de réfugié politique en France et qu’il ne le perde pas.

Pourtant à Agadir, un comité réduit a été reçu à deux reprises par le consul de France, avant que les contacts ne soient coupés…

En effet, à travers la famille de Zine El Abidine Erradi avec laquelle nous sommes en contact, ces deux réunions nous ont été confirmées. Le comité réduit a été reçu par le consul de France à Agadir à deux reprises et ce dernier a fait preuve de bonne foi.

Cependant, le frère d’Erradi nous a indiqué que lorsque les militants avaient demandé à être reçus une troisième fois, le responsable avait dit ne pas pouvoir être disponible. Depuis, il n’a plus donné de suites aux initiatives qu’il a proposé d’entreprendre initialement pour remettre en liberté le réfugié.

Pour nous, c’est une fuite en avant de la part de l’Etat français et les relations entre la France et le Maroc, surtout sur le volet judiciaire, ne sont un secret pour personne.

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