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Culture   Publié

«Le voyage de Khadija», un documentaire qui questionne le déracinement [Interview]

Prix du public à la dernière édition de La Mostra de CineBaix à Barcelone (du 24 au 28 mai), Le voyage de Khadija est le troisième documentaire du réalisateur marocain Tarik El Idrissi. Après un opus à succès traitant du soulèvement du Rif (1958 – 1959), l’artiste suit le retour aux sources d’une maroco-néerlandaise dans la région.

Temps de lecture: 4'
Affiche du film Le voyage de Khadija de Tarik El Idrissi

Quelle est l’histoire de ce voyage entrepris par Khadija Al Mourabit et au cours duquel vous l’accompagnez ?

Khadija est une jeune femme née aux Pays-Bas, dont les parents sont originaires de la région de Nador. Comme beaucoup de Marocains résidant à l’étranger, elle revenait chaque été depuis l’enfance avec ses parents au village d’origine, Beni Chikar, à quelques kilomètres de Melilla. A l’adolescence, elle s’est révoltée contre ses parents et a décidé de ne plus rentrer au Maroc, car en retournant au village frontalier, elle restait à la maison, s’ennuyait, alors qu’elle a grandi dans une culture laïque, anglo-saxonne et très libérée.

Vingt ans plus tard et au décès de son père, elle a décidé de renouer avec le pays d’origine pour se réconcilier avec son passé et avec son géniteur notamment. Elle avait comme idole Mama Allal, sa grand-mère maternelle, et elle ira donc se recueillir sur sa tombe et rencontrer toute sa famille restée dans le Rif. Nous avons filmé aux Pays-Bas pendant une semaine, puis nous sommes venus au Maroc pour filmer ce voyage de retour.

Pour avoir vécu à l’étranger, observez-vous cette coupure identitaire chez d’autres Marocains que vous avez rencontrés en Europe ?

Oui, globalement, on est face à deux cas radicalement différents au sein de la communauté MRE. Il y a ceux qui sont tellement enfermés dans leur culture d’origine, dans la religion, dans un certain communautarisme dans la mesure où ils ne côtoient que d’autres Maghrébins expatriés. Ils ne fréquentent pas beaucoup de personnes issues du pays d’accueil. Par ailleurs, il y a ceux qui ont découvert une certaine liberté, ils s’y sont tellement retrouvés qu’ils n’ont plus voulu entendre parler des éléments culturels composant leurs origines. C’est un choc qu’ils ressentent en rapport avec l’environnement où ils ont été éduqués.

Aux Pays-Bas, ce contraste est très apparent, parce que c’est un Etat largement avancé sur les questions de droits humains, de droits sociaux et de libertés individuelles… C’est comme une prise de conscience qui s’opère violemment entre l’environnement familial et l’éducation donnée à l’école. Après cela, il est très facile de basculer vers un extrême. Malgré leurs efforts d’intégration, ceux qui choisissent de ne pas se recroqueviller dans leur entourage exclusivement maghrébin ne sont pas acceptés à cent pour cent. Ils se cherchent encore ou restent toujours perçus comme «l’étranger», «le Marocain» ou «le musulman».

Comment avez-vous rencontré Khadija Al Mourabit et d’où vous est venue l’idée de faire le film ?

L’idée originale est celle d’Abdelkader Benali, un écrivain néerlandais d’origine marocaine, très connu en Europe. Il m’a rencontré en sachant que je travaillais beaucoup sur le format documentaire. Il m’a proposé alors de traiter d’un sujet en relation avec le Rif et la question des femmes. Nous cherchions le profil d’une femme, forte de caractère, d’origine marocaine mais qui n’est pas rentrée au pays depuis longtemps, et qu’on accompagnera dans un voyage de retour.

Un jour, je présentais à Amsterdam mon deuxième documentaire, Rif 58 – 59. Khadija Al Mourabit faisait partie du public et elle avait pris la parole au cours du débat. A la fin de la rencontre, Abdelkader Benali m’a soufflé que Khadija était la personne que nous cherchions. Nous lui avons donc proposé l’idée du film.

Ce film montre non seulement le voyage de Khadija, mais aussi la lutte de cette dernière contre certaines normes patriarcales. Comment cela est-il montré ?

Khadija Al Mourabit est une femme très forte. Elle a beaucoup de caractère. Au cours de ses rencontres et des conversations qu’elle a dans le film avec les gens, on ressent énormément cet aspect. Lorsqu’elle revenait au village, enfant, elle se sentait comme déconnectée, d’autant plus qu’à l’époque, il n’y avait ni eau ni électricité et la thématique des droits des femmes revient donc au fil de ses dialogues avec d’autres personnes dans le film.

Le palmarès de votre second documentaire s’enrichit. Pensez-vous le proposer à plus de festivals internationaux ?

En effet, le film a fait sa première en 2017. Nous avons organisé une projection au cinéma La Renaissance de Rabat, puis une seconde a été organisée par la Fondation Heinrich Böll. La même année, il a été projeté en avant-première au Festival national du film de Tanger où il a reçu le Prix du meilleur montage. Il a eu le Prix du public au Festival de Salé du film des femmes, un autre Prix du public au Festival international du film documentaire et a été sélectionné dans le cadre du Festival Karama au Liban et au Festival d’Essaïdia. Il a tourné aux Pays-Bas et a également été programmé à la télévision. Par ailleurs, une autre projection s’est tenue au Cinéma Rif de Tanger.

Pour le proposer à d’autres festivals internationaux, nous n’avons pas assez de budget car parfois certains grands festivals demandent à être payés. Je le fais donc surtout lorsque des amis me le recommandent en m’envoyant la page d’un festival qui peut être intéressant. Je me consacre plus au travail, je trouve que remplir des formulaires prend parfois beaucoup de temps.

Justement, vous travaillez en ce moment sur un projet de long-métrage…

Effectivement, après trois documentaires, je travaille sur mon premier long-métrage de fiction. Nous avons terminé le tournage il y a cinq mois et nous sommes actuellement en post-production. Le film s’appelle Sound Of Berberia et raconte l’histoire de deux musiciens qui mènent un long voyage dans toute l’Afrique du Nord, à la recherche de vrais sons amazighs, au moment du Printemps démocratique.

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