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Société Publié

Soumaya Naamane Guessous : «Le respect de la dignité de l’élève est très rare dans notre système éducatif»

Suite à la vidéo montrant une élève se faire violemment brutaliser par son professeur dans un lycée de Khouribga, la sociologue Soumaya Naamane Guessous déplore l’absence de formation à la pédagogie et à la communication non-violente des enseignants.

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La sociologue Soumaya Naamane Guessous déplore l’absence de formation à la pédagogie et à la communication non-violente des enseignants. DR

Ce lundi, le ministère de l’Education nationale a annoncé dans un communiqué l’ouverture d’une enquête sur instructions du ministre, Saïd Amzazi, après la diffusion d’une vidéo montrant un professeur asséner de violents coups sur une élève et la traiter de prostituée. Le ministère a informé de la suspension provisoire de l’enseignant en question, «le temps de connaître les résultats de l’enquête».

Ce dernier «dénonce avec fermeté ce genre de comportements contraires aux principes de l’éducation, et va œuvrer pour prendre les mesures nécessaires pour garantir la sécurité au sein des établissements scolaires et préserver des relations saines, dans le respect mutuel», a-t-il également déclaré.

Que nous disent ces faits sur le système scolaire marocain ? Que trahissent-ils ?

La violence a toujours fait partie du système éducatif. Au Maroc, il y a un dicton qui dit que «la trique sort du paradis». On parle de traditions, mais ce n’est inscrit nulle part dans le Coran. Le châtiment corporel a toujours fait partie de l’éducation, y compris dans les familles, avec la ceinture, les chaussures, la pantoufle de la mère... Quand vous avez six, sept, huit enfants, il faut bien les discipliner, et on n’a pas le temps de dialoguer, de communiquer, ni de les convaincre. Quand les mères faisaient des enfants tous les ans, quand elles étaient enceintes ou en couches, il est certain qu’humainement, il n’y avait pas de dialogue possible. Or, comme on a toujours voulu que les gens soient conformes aux moules sociaux, il fallait les dresser. Par la violence, c’est beaucoup plus facile que par le dialogue, qui demande du temps et de l’énergie.

Maintenant que les couples ont des enfants désirés – et qu’ils en font moins –, la méthode d’éducation a beaucoup changé. Aujourd’hui, on privilégie le dialogue, l’échange, les arguments. Les châtiments corporels sont proscrits chez les jeunes couples. Je pense qu’il y a une prise de conscience, une volonté de dialoguer avec ses enfants ; on s’arrête à la petite tape sur les fesses. On le voit dans tous les milieux, mais surtout dans ceux où les parents ont été éduqués. On est tout de même passé à des parents qui remettaient le châtiment corporel entre les mains des professeurs, à des parents qui s’offusquent et demandent ce que leurs enfants ne soient pas battus, ni touchés, même pas une petite frappe sur la main ou une gifle.

Il n’empêche que la violence physique et verbale a longtemps été acceptée. Avant, lorsqu’on emmenait les enfants chez le fqih, puisqu’il n’y avait que les écoles coraniques, il y avait une expression qui revenait souvent, qui consistait à dire : «toi, tu tues, moi, je dépèce». C’était une manière de dire qu’il n’y avait aucun problème pour les châtiments corporels. Dans les écoles coraniques, il y avait toujours ce qu’on appelle la falaqa, qui désignait une sorte de bâton de bois dans lequel il y avait deux trous, par lesquels on faisait passer une cordelette. L’enfant puni se couchait sur le dos, levait les jambes et mettait ses pieds dans la cordelette. On tournait alors le bâton de manière à ce que ses pieds soient complètement bloqués par la corde, puis le fqih appelait deux élèves qui se mettaient à chaque extrémité du bâton, pendant que lui frappait. Des gens aujourd’hui âgés de 30 ou 40 ans ont connu la falaqa, ce n’est donc pas vieux. Cette pratique était parfaitement admise car c’est ainsi qu’on devait éduquer les élèves.

Pensez-vous que cette vidéo aurait choqué il y a vingt ans ?

Elle aurait choqué car la jeune fille est sauvagement battue sur le visage, prise par les cheveux... Vous savez, entre exercer et voir ce qu’on exerce, il y a toujours une réaction ; quand on voit ce qu’on fait, on se rend compte de l’acte abject qu’on a commis. C’est une bonne chose que cette vidéo circule car cela fait prendre conscience du fait que la violence est encore présente. C’est aussi une manière de prendre conscience qu’on n’a pas à recourir aux châtiments corporels. Ce qui est sûr, c’est que la réaction de la Toile reflète les nouvelles méthodes pédagogiques dans l’enseignement et l’éducation. Il y a un rejet total de cette violence.

Ceci dit, il faut préciser que ces professeurs ont été élevés, au sein de leur famille et dans le système scolaire, dans la violence. Ils ont donc gardé certains réflexes. Ce qui est étonnant également, c’est que le père a pardonné à l’enseignant. J’imagine qu’il a été offusqué, touché par ces gestes, mais le fait qu’il ait pardonné et n’ait pas porté plainte prouve que ces violences sont plus ou moins admises, mais aussi que les parents ont très peur des représailles. On dit effectivement que c’est le professeur qui «éduque» («rabbi»)… Le terme «rabbi» intègre une certaine dimension de la violence. De plus, il y a cette peur des représailles : le père a dû penser que s’il ne pardonnait pas, sa fille serait maltraitée, aurait de mauvaises notes… Paradoxalement, c’est une manière de protéger son enfant.

Dans votre post sur Facebook, vous semblez dire que ces violences scolaires sont encore plus fréquentes dans les milieux ruraux. 

Oui, c’est beaucoup plus fréquent. D’abord parce qu’en ville, les parents réclament, se dirigent vers les institutions, mais à la campagne, les mentalités sont encore en retard. On continue de considérer que le professeur «rabbi», «éduque». Deuxièmement, comme je l’ai dit, les parents craignent des représailles, d’autant que les enseignants sont très solidaires entre eux. Souvent, même lorsqu’il y a violence, le directeur n’entame pas de procédures de sanctions.

Aujourd’hui, on entend dire que les enfants sont indisciplinés parce qu’ils ne reçoivent plus de claques ; ce n’est pas vrai. Je reste convaincue qu’un professeur peut imposer un système de communication basé sur le dialogue. Il y a bien sûr des éléments qui peuvent entraver cela, comme les classes surchargées ou le fait que plusieurs niveaux se côtoient dans une même salle. Ce sont des conditions qui peuvent mettre les nerfs des professeurs à rude épreuve, mais on ne peut pas légitimer cette violence. Aucune raison ne saurait la légitimer.

Que pensez-vous de la réaction du ministère de l’Education nationale ?

L’enseignement étant dans un tel état de dégradation, je pense que ça ne fait pas partie des priorités. Leur priorité, c’est de généraliser l’enseignement et d’essayer de relever le niveau. La pédagogie est pourtant l’élément principal qui pourrait permettre de relever le niveau. Or on se rend compte que les profs n’ont aucune formation à la pédagogie ou à la communication non-violente. Les gens passent sans transition d’étudiant à enseignant. Il n’y a pas non plus d’évaluation, l’inspection ne se fait presque jamais, et quand elle se fait, les notes dorment au fond du placard. Il n’y a pas du tout de suivi au niveau pédagogique.

En quoi les violences verbales et/ou physiques peuvent-elles être sources de décrochage scolaire ?

Quand l’école n’est pas attractive, quand l’élève ressent un malaise au sein de la classe, qu’il est humilié parce qu’il se trompe, insulté de «hmar», il va arrêter à la moindre occasion. J’observe ça dans les régions rurales, c’est catastrophique. Il y a énormément d’enfants qui décrochent à cause de l’attitude de certains enseignants. Un élève doit se sentir à l’aise à l’école, il doit y venir avec plaisir. Quand il y a la crainte, le mépris, quand l’enfant se sent touché dans sa dignité, il est diminué et arrête, tout simplement. Le respect de la dignité de l’élève est très rare dans notre système éducatif.

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