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Média Publié

Au Maroc, le Télégramme et le journalisme en suspension

Vacances ou journalisme, Hubert Coudurier doit choisir. Ceci est un billet caustique de la prévention journalistique afin d’éviter les sorties de route.

Temps de lecture: 3'
Hubert Coudurier, directeur de l’information du quotidien Le Télégramme / DR

Hubert Coudurier, directeur de l’information du quotidien régional Le Télégramme, créé en 1950, vient de consacrer un étonnant article : «Maroc. Royaume en suspension». Le plus surprenant, c’est que le forfait a été commis depuis le Maroc, comme l’indique la mention en début d’article : «De notre envoyé spécial». 

En effet, très spécial l’envoyé qui griffonne son article sur un coin de table de jardin, protégé du soleil par un parasol et l’indice 50 de la crème solaire. Et le pichet de cidre posé au milieu de table ? Le breuvage indispensable pour les vacances du natif de Bretagne, voyons !

Les lunettes de soleil vissées sur le tarin, l’ancien grand reporter de France 3 semble avoir perdu «sa vista» pour accoucher de cet article. En réalité, deux articles puisque Hubert était à Marrakech pour couvrir un évènement people en présence de Jack Lang, Julien Dray, ou Madison Cox...

Jerada la rifaine ?

Son «analyse» politique sur le Maroc était-elle un dommage collatéral de la soirée people marrakchie ? Pour paraphraser Jacques Chirac, dont Hubert a tiré le portrait dans un livre : le bullshit, ça vole toujours en escadrille. Et on peut dire que le journaliste de 60 piges a envoyé de l’étron en rafale.

Ainsi, les habitants de la ville minière seront heureux d’apprendre qu’ils sont désormais Rifains : «le pouvoir marocain affronte une crise sociale dans le Rif, notamment à Jerada.» Houille !

Le chapeau de l’article est d’ailleurs une belle harira ramadanesque pour parler de ce «Royaume en suspension». Il passe sans transition de la santé du Roi, aux rumeurs de séparation avec la princesse Salma, la crise sociale à Jerada la rifaine, et enfin la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Spoiler pour les spécialistes en relations internationales : le reste de l’article ne répond pas à la question comment une énième rupture diplomatique avec l’Iran menacerait l’existence du «Royaume en suspension».

Passons l’enfilage de clichés sur le Maroc TGV-Tanger Med-aimant à touristes et retraités français. Passons également les approximations sur le chiffre de l’analphabétisme au Maroc, confondu d’ailleurs avec l’illettrisme. «Zut, j’ai oublié les statistiques sur les analphabètes au Maroc... bon aller fifty-fifty, ça devrait passer comme le caviar d’aubergine du midi !»

Journalisme puzzle

Lorsqu’on rentre dans le dur, les informations en relation avec le titre de l’article ne sont qu’une pale reprise de ce qui a été écrit par des journalistes qui suivent réellement le dossier, à l’instar de Mustapha Alaoui cité dans l’article, ou Ignacio Cembrero non cité. Et quand Hubert ne s’inspire pas de ses confrères, il tombe dans la juxtaposition d’éléments sans cohérence ni raisonnement : «Aujourd’hui, la démographie est une bombe à retardement et le régime très sécuritaire ne cesse de démanteler des cellules terroristes.» Comme j’apprends vite, je me suis essayé aux punchlines sans queue ni tête du directeur de l’information du Télégramme : 

«Le beurre St Hubert est riche en Omega 3, mais Hubert Coudurier ne distingue pas l’alpha de l’oméga.»

Bouchta Jebli

Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, il enchaîne sur un raccourci digne de discussions de comptoir : «L’alliance du roi avec le Saoudien MBS, immortalisée par un selfie à Paris, en compagnie du Libanais Saad Hariri, explique la rupture diplomatique avec l’Iran.» Qui doit faire le service après-vente pour expliquer la complexité des relations internationales ? Hubert passe son tour. Il n’a pas le temps, il couvre des soirées people marrakchies.

Nous aurons droit ensuite à la plus belle sortie de route du journalisme français : «... le Palais s’interroge sur un double jeu des islamistes en apparence soumis à la monarchie. Le tout entremêlé aux intérêts du narcotrafic.» Si vous avez compris quelque chose, appelez vite le SAMU. Ce n’est plus un article mais des bouts de phrases posées au petit bonheur la chance, en désordre façon puzzle. 

Pour avoir la paix, les Marocains rêvent de la guerre ?

Mais ne vous inquiétez pas, le pire est à venir : «Les Marocains sont inquiets et espèrent que l’armée française ne les laisserait pas tomber s’il y avait une révolte populaire...», selon sa source diplomatique. Voilà donc une annonce des plus réjouissantes qu’aucun Marocain n’avait pourtant envisagée pour mater les mouvements sociaux. Un scoop éventé par le lanceur d’alerte Hubert citant un diplomate... présent à Marrakech lors de la fiesta people... Chut, le secret des sources !

Selon Hubert et sa source diplomatique française, l’espoir des Marocains face à leurs problèmes sociaux réside donc dans une intervention militaire française ? Il semblerait que dans leurs fantasmes les plus fous, certains rêvent de signer un nouveau Traité de Fès (1912). «Toutefois, le retour des jihadistes dans la zone ne permet pas à la France de tout contrôler», préviennent le diplomate et son ventriloque. Comprendre qu’ils veulent bien nous filer un coup de main, mais ça va nous coûter bien plus cher qu’un TGV et un protectorat.

Après la guerre et le néo-protectorat français, Hubert passera sans transition (encore) à Mehdi Qotbi, qui utiliserait Goya pour mobiliser l’Espagne contre le Rif. A ce stade on ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer. A l’image de la syntaxe d’un télégramme, où l’on ne pouvait marquer la fin d’une phrase par un point car écrit en morse, on peut légitimement conclure qu’avec cet article puzzle d’Hubert Coudurier, au Maroc le journalisme s’est arrêté STOP

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