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Maroc : Quand Franco organisait et finançait le pèlerinage

Le général Francisco Franco, qui mènera une dictature en Espagne (1936 - 1975), s’est fait un nom principalement au Maroc. Par la suite et à son ascension, il verra dans le royaume une zone stratégique pour recruter pour ses troupes, mais aussi un pont vers le monde arabe.

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Ph. DR

Nous sommes en plein mois de décembre 1936. L’Espagne vit une guerre civile, contre le gouvernement de la deuxième république. Le Maroc est sous Protectorat (1912 – 1956). Sur les ondes, Radio Tétouan annonce que le général Francisco Franco, qui a dirigé le pays ibérique d’une main de fer entre 1939 et 1975, a préparé un bateau militaire à vapeur pour emmener plus de 300 musulmans de Sebta à Djeddah.

Depuis ce jour et jusqu’en 1951, Franco organisera et financera chaque pèlerinage annuel vers la Mecque. Cette initiative lui a valu l’image d’«un bon mulsulman», mais quelles étaient réellement les ambitions du dictateur ?

Franco et le Maroc, le début d’une longue histoire

Sous le Protectorat au Maroc, Franco a entretenu une relation très particulière avec le pays. Alors âgé de 21 ans, il demandera à être affecté au régiment des réguliers indigènes. L’un des personnages les plus influents du XXe siècle deviendra une légende, principalement grâce aux prouesses militaires qu’il mènera au Maroc. Il obtiendra la croix du mérite militaire de première classe et en 1915, et sera promu capitaine.

Durant son séjour au Maroc, qui s’achèvera en 1915 après sa blessure lors d’un combat à El-Biutz, à quelques kilomètres au sud de Sebta, celui qui sera promu par la suite commandant apprendra beaucoup aux côtés des Marocains.

Il repart en Espagne et continue à grimper les échelons, jusqu’à se voir attribuer l’armée d’Afrique, constituée de plus de 23 000 hommes. En août 1936, son armée prend le départ de Sebta, pour se rendre à Séville, où il s’affirmera face à un rival mal organisé. Ainsi, il pourra «conquérir» l’Espagne, alors fragilisée par la Guerre civile.

En septembre, Franco, aussi appelé Caudillo (chef en français), sera nommé général en chef jusqu’à fin de la guerre. Cependant, une semaine après et grâce à un décret promulgué presque en catimini, il se verra attribuer le titre de chef d’Etat. Il occupera pleinement le poste du premier octobre de cette année-là jusqu’à sa mort, en 1975.

Isolement politique et rapprochement avec les Etats arabes

Durant ses années au pouvoirs, Franco régnera sur une Espagne affaiblie, non seulement à cause des tensions internes mais aussi en raison du climat politique en Europe avec la montée de l’absolutisme. Dans cette conjoncture, le fasciste se fera des alliés, particulièrement grâce à la proximité géographique et aux rapprochements idéologiques avec les autres dirigeants du continent. Franco sera très proche de Benito Mussolini, l’autre dictateur qui sera aux commandes de l’Italie de 1922 à sa chute, en 1943.

Mais à la fin des fascismes en Europe, l’Espagne de Franco se retrouvera sans alliées. Elle devient l’ennemi de tous, représentant le dernier bastion du totalitarisme sur le continent. Par peur des représailles, le Caudillo se trouve dans l’obligation de s’associer à d’autres pays, en Afrique du Nord et en Moyen-Orient : Arabie Saoudite, Libye, Egypte, Liban, Syrie...

Cet arrangement a été soigneusement travaillé par le dictateur, qui s’est basé sur le passé arabe et musulman de l’Espagne, ancienne colonie des dynasties musulmanes. Cela nous ramène aux expéditions organisées et financées par Francisco Franco. Un article d’El Independiente revient sur les relations qu’entretenait le Caudillo avec Al Andalus.

Les Marocains ont eu droit à cet élan de générosité du dictateur, en 1936 déjà. Par la suite et à partir de 1939, ses bateaux feront escale en Libye, à l’époque occupée par Mussolini. Sur le chemin du retour, les pèlerins s’arrêtaient aussi à Séville et à Cordoue, où Franco s’est réuni avec eux pour se remémorer l’époque glorieuse d’Al Andalus, qu’il comparait à une deuxième Mecque. Le professeur Eric Calderwood, dans son ouvrage «Colonial al-andalus», l’explique :

«Ce n’était pas seulement un geste qui a servi à recruter des soldats marocains affectés à la Garde de Mora. Franco a soutenu l’unité culturelle du Maroc en tant que partie intégrante d’Al Andalus, un cadre politique, culturel et territorial qui lie l’Espagne et le Maroc depuis le Moyen-Age. Al Andalus était un concept géostratégique pour justifier la présence espagnole en Afrique du Nord et faire la différence avec le colonialisme français, son grand rival dans la région, qui parie sur la division de la société marocaine en favorisant le nationalisme de la minorité berbère.»

Le hajj comme outil de propagande

En effet, ce lien entre l’Espagne et le Maroc a toujours été présent. Lors de ces pèlerinages, les problèmes rencontrés par les Marocains sont similaires à ceux des Espagnols. Un document atteste de ce rapprochement. Il s’agit d’un rapport écrit par un officier espagnol, décrivant le périple vers la Mecque, effectué en 1949.

L’officier relate à la première personne du singulier le voyage, entamé depuis Tétouan, en faisant escale à Nador, Alger, Tunis, Tripoli, Benghazi, Alexandrie, Louxor, et atterrissant enfin à Djeddah. Sur place, l’auteur évoque les problèmes de compréhension de langue pour les notables marocains embarqués pour le hajj. De plus, l’officier raconte les problèmes liés aux passeports et à la désorientation à Djeddah.

Au-delà des problèmes décrits, ce document sert à comprendre comment Franco a séduit le monde arabe. Ainsi, le professeur Josep Lluís Mateo Dieste analyse dans une publication académique («Rarezas» : conversiones religiosas en el Marruecos colonial (1930-1956)) ce que représente le hajj dans l’idéologie politique de l’Espagne franquiste. 

Tout d’abord, selon le chercheur, existe un respect inaliénable de l’Islam qui ne doit pas être rompu. «Comme indiqué dans les manuels écrits pour les officiers coloniaux, la stratégie officielle indiquait un respect formel de l’islam. Il était combiné à l'objectif de contrôle des chefs des confréries soufies afin d’éviter les dangers potentiels», explique-t-il.

Au fil du temps, ces expéditions sont devenues un véritable outil de propagande, plus accessible et sous d’autres cieux. Ainsi, l’on facilitera le financement des billets d’avion et l’on supervisera même les délégations marocaines parties pour le pèlerinage.

A la fin de la guerre civile en Espagne, cette stratégie devient plus organisée. Ceux qui ont combattu avec les troupes espagnoles se sont vus offrir en échange un voyage vers la Mecque (une politique également utilisée par les Français).

Ces voyages seront donc une forme de propagande, employée à l’époque pour avoir un pied dans le monde arabe. Une volonté qui sera cependant bafouée par l’émancipation de plusieurs de ces colonies, et notamment par le fait que les Etats-Unis deviendront une superpuissance, poussant les pays arabes à s’allier à eux.

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