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Média Publié

Le ministère de la Communication au Maroc, le triangle des Bermudes des journalistes

Au ministère de la Communication, vous savez quand vous déposez un dossier, mais jamais quand il sera traité ni s’il sera traité. Si le journalisme était une galaxie, le ministère serait son trou noir.

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«En astrophysique, un trou noir est un objet céleste si compact que l'intensité de son champ gravitationnel empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper», explique Wikipédia. Combien de journalistes, travaillant régulièrement pour des médias marocains, tirant la majeure partie de leurs revenus du journalisme, se sont vus happé leur carte de presse par le champ gravitationnel du ministère de la Communication ? Combien de journalistes professionnels, de guerre lasse ne font plus l’effort de réunir les nombreux documents nécessaires à l’obtention du sésame qui arrive au bon bonheur la chance ? Un adepte de la pensée magique, pour blaguer, m’assurait qu’on avait plus de chance en attendant les années bissextiles. 

Curieux phénomènes dans cette grande famille du journalisme que les discussions autour des cartes de presse. Celui qui a l’honneur de décrocher la piñata gagne le gros lot, le Saint Graal. Mais quel pouvoir contient donc cette carte de presse pour qu’elle soit si difficile à obtenir ? Enfin difficile uniquement pour les journalistes car la légende raconte que des chauffeurs de taxis, des photographes de mariages, et même des policiers avaient des cartes de presse. Alors simple carte professionnelle ou carte d’immunité ? Que nenni ! Un journaliste enfreignant le code de la presse ou le code pénal, avec ou sans carte de presse aura droit à la même condamnation. 

Je n’ai jamais compris ce phénomène de rareté entretenu autour des octrois des cartes de presse, à moins que cela serve l’intérêt et le pouvoir de la commission en charge des cartes de presse. Ainsi, un site aussi sérieux que Medias24.com n’obtiendra que 4 cartes de presse pour un effectif de 12 journalistes. 

Du Mythe de Sisyphe à l’Etranger ?

Yabiladi existe depuis 2002, et je me suis installé au Maroc en 2007. Je n’ai jamais éprouvé l’irrépressible besoin de demander cette carte professionnelle, à l’instar de nombreux journalistes et directeurs de publication. Mais depuis le 15 août 2017 et l’application du nouveau code de la presse, les sites d’informations se voient dans l’obligation de faire leur déclaration au tribunal pour leur mise en conformité. Pour ce faire, le tribunal exige du directeur de publication plusieurs documents, dont un diplôme Bac+3 au minimum ET une carte de presse.

C’est ainsi que je me suis retrouvé au ministère de la Communication pour demander ma carte professionnelle. Le secrétaire général, Mohamed Ghazali, m’assurait qu’une solution allait être trouvée. Même ton rassurant chez M. Tahani, qui règne sur la commission d’octroi des cartes de presse. «Déposez votre demande demain, vous aurez vos cartes après-demain !» Exécution : Dépôt du dossier, traversée du désert de plus de 6 mois, et... rien ! Aucun de ces deux responsables ne me contactera pour m’annoncer le refus. Il faudra que j’appelle M. Ghazali, jeudi dernier, pour enfin avoir une confirmation officielle. 

«On ne peut pas vous octroyer de carte de presse, ni à vous, ni à vos journalistes, car votre support n’a pas obtenu la mise en conformité du tribunal.» Or, le tribunal exige pour cela que le directeur de publication ait une carte de presse. Tournez en rond jusqu’à l’infini, aucune issue à ce dilemme de l’œuf ou de la poule. Kafka au triangle des Bermudes !

Mais le marteau administratif continuera à taper sur l’enclume de l’absurdité. «Vous êtes dans l’illégalité : exercice d’une profession réglementée sans autorisation», me jettera à la face M. Ghazali sans aucune alternative. Enfin aucune, se serait malhonnête de ma part. A deux reprises, on me proposera une solution pour le moins ahurissante venant du ministère : «Pourquoi vous ne cherchez pas une personne qui a la carte de presse, vous vous arrangez et vous pourrez ainsi vous mettre en conformité», me soufflera un fonctionnaire il y a 10 jours. Je fais mine de ne pas comprendre la délirante proposition. Qui accepterait de supporter le risque pénal des écrits d’une rédaction qu’il ne connaît que de nom ? Et même s’il acceptait, comment rendre légal un emploi fictif qui ne sert que de prête-nom ? En résumé, la seule solution pour être conforme à la loi est de l’enfreindre ! Choqué, il me faudra toute la nuit pour digérer cette avalanche d’absurdités. 

Vendredi matin, réunion avec mes 15 collaborateurs (dont 10 journalistes). Je leur annonce la délicate situation tout en les rassurant. Une solution sera trouvée, même s’il faut pour cela déménager le siège social de l’entreprise en France pour continuer l’aventure Yabiladi débutée en 2002... à Paris. Au Maroc depuis 2007, j’ai eu mille et une raison de perdre la mienne, mais j’ai toujours tenu bon, avec comme seul horizon la foi en un avenir meilleur.

C’est ainsi que la petite barque Yabiladi est devenue un bateau accueillant aujourd’hui 7,7 millions de visites mensuelles, dont 75% de Marocains à l’étranger. Pourquoi s’inquiéter de la décision d’une administration kafkaïenne, quand 60% du chiffre d’affaires est fait à l’étranger ? Ne me rendent-ils pas service en me forçant à «expatrier» le siège de ma société ? Beaucoup d’amis m’ont conseillé de ne pas hésiter une seconde, de mettre les voiles. Pourtant, j’ai toujours autant de mal à concevoir le bateau Yabiladi sans son ancre jetée sur cette terre marocaine.

Aujourd’hui encore plus qu’hier, je constate le formidable élan de soutien de consœurs et confrères, d’ami(e)s, de fidèles lecteurs, de nombreux inconnus aussi sur les réseaux sociaux, illustrant magnifiquement ce vers d’un poème de Victor Hugo : «Tu me crois la marée et je suis le déluge». J’ai passé 48 heures intenses en pression et en émotions. Les témoignages reçus sont à la fois touchants et grisants. Mais ils donnent aussi le vertige quant à notre responsabilité éditoriale face à vos attentes et à votre exigence.

Ce pays mérite tellement mieux !

Cette liste de médias et de journalistes ayant la carte de presse, publiée par le ministère de la Culture et de la communication où manquent des sites tels que Ledesk.ma, H24Info.ma, Yabiladi.com et d’autres sites d’informations nationaux ou locaux, ont révélé aux Marocain(e)s le travail de sape sur la pluralité de notre paysage médiatique. Notre secteur se meurt, avalé par la course aux clics et la faiblesse des revenus publicitaires. Les Don Quichottes du journalisme professionnel sont de plus en plus fatigués de lutter contre les moulins à plagiat, chouha et autres contenus racoleurs. Ironie de l’histoire, ces moulins ont leurs cartes de presse.

Si la polémique sur les réseaux sociaux a bien un mérite - en plus d’avoir fait réagir le Chef du gouvernement - c’est celui d’avoir mis au jour le gouffre entre le ronronnant discours du ministère de la Communication et l’inquiétante recension des présences et des absences dans cette liste officielle de cartes de presse. On se trompe en pensant que les citoyens marocains ne veulent que du fait divers. Ce week-end, bon nombre d’entre eux ont refusé qu’une administration décide pour eux de la disparition d’un média, qui leur apporte une voix singulière.

En 2016, lors d’un grand moment de doute sur l’avenir éditorial de Yabiladi, je racontais à une amie que j’étais fatigué par les difficultés à faire convenablement notre travail dans un contexte économique de plus en plus tendu. Elle me répondit qu’il serait peut-être plus simple de faire comme tout le monde et proposer les contenus que veulent les lecteurs. Piqué au vif, je rétorquais du tac au tac : «Je ne vais tout de même pas donner au peuple marocain le pistolet pour qu’il se suicide !»

Au vu de la quantité de messages de soutien, d’affection, d’encouragement, je ne me suis pas trompé sur vous. Je vous souhaite d’être encore plus nombreux et encore plus exigeant à l’égard du paysage médiatique du Maroc. Ce pays mérite tellement mieux !

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