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Culture Publié

Chronique littéraire : La fougue du désir

«Dans le jardin de l’ogre», c’est l’histoire d’une «salope». Tel est le terme utilisé par l’un des personnages pour désigner l’héroïne du roman. Pourtant, quelle erreur a-t-elle commise pour être ainsi qualifiée de la sorte ?

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Leïla Slimani est l'auteure de «Dans le jardin de l’ogre». DR

L’héroïne de Leïla Slimani a tout pour être heureuse. Un bon travail de journaliste spécialisée dans la politique internationale qui la conduit à accompagner des ministres en Afrique, un époux qui l’aime follement et qui occupe un poste important de chirurgien, et un fils adorable qui devrait faire la joie du couple. Toutefois, cette journaliste n’apprécie pas vraiment sa vie. En fait, ce qui manque à cette mère de famille, c’est un petit détail qui peut, pour certains, paraître très banal : être une femme désirée. Son travail ne correspond pas vraiment à ce qu’elle aimerait faire car depuis toujours, elle rêve de devenir artiste rien que pour être constamment scrutée, elle qui «n’a jamais eu d’autre ambition que d’être regardée».

Un désir insatiable

Ce qui perturbe la vie de l’héroïne, c’est qu’elle n’est jamais sexuellement assouvie. Notre journaliste ne fait que multiplier les amants, de façon compulsionnelle. Si elle aime son conjoint, elle lui en veut aussi de «sa naïveté, qui la persécute, qui alourdit sa faute et la rend plus méprisable encore». Et à chaque fois, cela lui donne envie de recommencer. Le feu qui se consume au fond d’elle ne la privera pas de tenter l’aventure, ni avec l’un des collègues de son mari, ni avec le copain de sa meilleure amie. N’importe qui, n’importe où et n’importe quand. Tout ce à quoi pense l’héroïne, c’est «qu’on la saisisse (...). Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l’ogre».

Une addiction comme les autres

Leïla Slimani dresse ici le portrait d’une femme inextinguible. Une femme qui a une double vie. C’est le portrait d’une nymphomane, d’une deuxième Emma Bovary qui a réussi à tromper son monde en permanence. Au fond, c’est une femme malade demeurant victime d’une addiction dont elle souffre terriblement puisqu’elle n’arrive pas à s’en sortir pour vivre une vie paisible. A chaque fois qu’elle se jure qu’elle va arrêter, elle recommence à nouveau. Néanmoins, elle n’y peut rien car elle n’arrive pas à reprendre la main sur son corps. Elle n’est pas du tout maîtresse de ce qu’elle fait. C’est une espèce d’engrenage qui ne s’arrête jamais. Pourtant, la chute de l’héroïne est inéluctable et tout basculera quand le mari découvrira la vérité.

La guérison

Mais malgré tout, son époux n’arrêtera pas de l’aimer. Pour la guérir, il décide de l’emmener vivre dans la province en vue d’enlever toutes les tentations qu’il pourrait y avoir autour d’elle. Après l’angoisse de l’addiction, viendra l’angoisse de l’étouffement de ce couple qui se ferme sur lui-même. C’est à partir de ce moment que l’on se rend compte que ce roman est aussi une grande histoire d’amour. Même si c’est une femme malade, il y a dans ce roman quelque chose qui arrive rarement dans la vie : la compréhension de la folie de la part de l’autre ; cette volonté de l’aimer encore malgré sa folie.

Slimani met le doigt sur la pathologie de l’addiction au sexe. Tel un alcoolique, un toxicomane, l’héroïne se trouve systématiquement dans le manque, ensuite dans l’excitation, puis dans la satisfaction, enfin et comme à chaque fois, retombe dans la honte et le sentiment amer de la culpabilité. L’auteure estime que seul l’amour peut servir de remède à cette addiction, car c’est justement cet «amour» qui va débarrasser l’héroïne de ses démons.

Article modifié le 29.03.2018 à 10h28

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