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Culture Publié

Tétouan : «Kamasutra», une installation interdite par le Centre d’art moderne [Interview]

Les œuvres de l’artiste et universitaire Khadija Tnana sont exposées en ce moment au Centre d’art moderne de Tétouan. L’installation principale, «Kamasutra» a cependant été retirée afin d’«éviter la polémique». L’artiste nous explique ce que traduit cette censure.

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Khadija Tnana, en préparation de son installation artistique «Kamasutra». / Source : Facebook

Depuis le 1er mars, les œuvres de Khadija Tnana peuvent être appréciées au Centre d’art moderne de Tétouan, dans le cadre de l’exposition collective «Visibles», organisée par l’Institut français de la ville. Mais justement, une création y est invisible. «Kamasutra», installation artistique principale parmi les œuvres de l’artiste, a été retirée sur décision non-officielle du Centre d’art moderne.

Relayées par Le360 puis par Le Figaro, les raisons de cette interdiction sont imputées par Bilal Chrif, responsable de la gestion du Centre d’art moderne, au fait que les habitants de Tétouan «sont des gens conservateurs». Ainsi, l’œuvre pourrait «créer des ennuis», selon le responsable, qui dit «ne pas chercher la polémique».

Native de Tétouan, Khadija Tnana explique à Yabiladi les dessous d’une censure qu’elle considère «inadmissible».

Qu’évoque votre œuvre «Kamasutra», dans ses symboliques historique et politique ?

A travers cette œuvre, je rappelle que l’érotisme n’a jamais été réprimé dans l’histoire de la culture islamique. Depuis l’avènement de l’islam, le plaisir fait partie de sa culture. En témoigne, entre autres, l’ouvrage érotique de Cheikh Nefzaoui, «La Prairie parfumée», auquel «Kamasutra» rend justement hommage.

Il ne faut pas occulter cette partie de l’histoire, qui nous rappelle que la culture islamique porte en elle cette notion d’éducation sexuelle, de poésie érotique et, globalement, d’une expression artistique très libérée concernant toutes les thématiques liées au corps et à l’érotisme. Lorsque les théologiens – tous des hommes – s’en sont plus tard accaparés, ils ont approprié ce plaisir et son expression à la gent masculine, en en faisant une exclusivité. Un discours rétrograde s’est construit là-dessus.

Jusqu’au XXe siècle, au Maroc, il y a eu cependant une ouverture d’esprit au niveau artistique et sociétal sur ces thématiques. Jusque dans les années 1980, il un discours revendicatif très libéré a été tenu par les femmes qui se sont saisies de ces questions-là. Mais aujourd’hui, on ne peut même plus adopter cette démarche. On en est à se battre d’abord pour garantir la continuité du peu d’acquis que nous avons eu depuis le temps, avant d’adopter un discours avant-gardiste.

Détail de «Kamasutra» de Khadija Tnana / Ph. DR.Détail de «Kamasutra» de Khadija Tnana / Ph. DR

En tant qu’artiste, je remarque que notre société souffre donc de plusieurs maux, dont l’une des causes principales est ce manque de dialogue concernant l’éducation sexuelle. Faute d’un cadre adéquat, nos jeunes générations sont livrées à elles-mêmes. Je pense que les gens en sont de plus en plus conscients dans notre pays. On commence à en parler à la télévision, dans les radios. Les médecins, les sociologues et les éducateurs traitent ce sujet, chacun selon son domaine de compétences.

En revanche, les artistes sont exclus de ce dialogue et il faut arrêter de créer ces tabous qui entravent le développement de notre société, notamment à travers la création artistique. Je ne porte par un message moralisateur qui donnerait des leçons, mais par mon art, je mets le doigt sur les malaises de cette société pour dire qu’il faut y remédier.

Le Centre estime que le retrait de cette œuvre est une manière d’éviter la polémique. Qu’en pensez-vous ?

D’abord, je ne m’attendais pas une telle réaction d’un centre d’art moderne. Cela dit, j’ai bénéficié d’un élan de solidarité qui m’a montré que je n’étais pas seule. Que d’autres personnes considèrent, comme moi, que l’art sert à lever les tabous de nos sociétés.

Estimer donc que Tétouan est une ville conservatrice est un point de vue personnel. Il y a autant d’avis qu’il y a de personnes. Au sein de toutes les sociétés – tétouanaise, marocaine ou autre –, il existe des gens conservateurs et d’autres non. Prendre comme argument un certain conservatisme ou islam de société ne tient pas : les télévisions arabes parlent de sexualité. La consommation d’alcool est plutôt élevée dans notre pays. Il faut arrêter d’induire les gens en erreur en leur faisant entendre que des aspects de leurs identités doivent être reniés, sous couvert de religion.

Par ailleurs, les œuvres consacrées à la société de Tétouan dénotent de sa diversité. Par exemple, l’écrivain Mohamed Choukri décrit une ville où les maisons closes ont bel et bien existé ! Globalement, c’est une ville cosmopolite de part sa géographie et ses influences méditerranéennes qui se ressentent dans le quotidien.

Qui tenez-vous responsable de cette censure et pourquoi ?

L’administration du Centre d’art moderne à Tétouan et le ministère de tutelle. Lorsque le responsable du Centre a notifié verbalement le retrait de «Kamasutra» à l’Institut français, celui-ci a exigé une lettre écrite. Le Centre a promis de le faire, mais il n’a jamais envoyé de courrier. C’est donc resté flou. Le chargé des affaires culturelles affecté à ce Centre dépend du ministère de la Culture, qui est également responsable de cette situation.

Il s’agit d’une première, mais cette œuvre a précédemment failli être censurée…

Effectivement, elle n’a jamais été interdite mais la Ville de Casablanca avait demandé son retrait lors de la Biennale de Casablanca. Ceci dit, les organisateurs ont défendu leur position et l’œuvre n’a finalement par été retirée de l’exposition, contrairement à ce qu’ont relayé d’autres médias. Mes œuvres n’ont jamais été interdites, mais il existe un certain désintérêt de la part des acteurs culturels et associatifs. D’ailleurs, depuis huit ans que j’habite à Tétouan, ma ville natale, c’est la première fois que j’ai été invitée à participer à un évènement artistique ici.

Catalogue de l’expositionCatalogue de l’exposition

Dans l’exposition «Visibles», je participe aussi avec des peintures, des figurines, des statues… J’ai gardé ces installations-là car je ne me retire pas de l’événement. Les organisateurs ne peuvent pas faire plus que de demander une notification écrite de l’interdiction. C’est le ministère de la Culture qui a menti en évitant de l’envoyer. Je proteste donc contre cette décision mais pas contre la tenue de l’évènement.

Vous continuerez, malgré cela, à proposer «Kamasutra» dans le cadre d’autres expositions ?

Si on me le demande, oui bien sûr, que ce soit pour cette œuvre-là ou pour d’autres. Ceci dit, je ne cours pas après les galeristes. Je consacre tout mon temps à mon travail, mais je réponds à toutes les invitations qu’on m’adresse. Je trouve du plaisir à faire mon travail et je laisse ma trace parmi les contributions artistiques qui remettent en question les tabous de nos sociétés.

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