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Culture   Publié

Maroc : Les bibliothécaires cherchent reconnaissance

Journaliste, critique littéraire et cofondatrice des éditions En toutes lettres, Kenza Sefrioui présente ce lundi à Casablanca son ouvrage Le livre à l’épreuve. Il en ressort, entre autres, qu’il est temps de reconnaître le statut des professionnels des bibliothèques au Maroc.

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Kenza Sefrioui, auteure de l’ouvrage Le livre à l’épreuve – Les failles de la chaîne au Maroc (éd. En toutes lettres, 2017) / Ph. DR.

Paru aux éditions En toutes lettres en 2017, «Le livre à l’épreuve – Les failles de la chaîne au Maroc» de Kenza Sefrioui revient sur la situation des métiers du livre dans le pays, ainsi que sur l’accès des Marocains à la lecture. Un ouvrage qui montre, par ailleurs, que les bibliothèques marocaines ne couvrent pas les besoins en lecture, dans un secteur où le métier de bibliothécaire n’est pas officiellement reconnu comme un statut professionnel.

Cet ouvrage-enquête est présenté ce lundi à la Faculté des lettres et des sciences humaines d’Aïn Chock (Casablanca), à l’initiative de la filière «Métiers du livre».

Un accès difficile

Le livre de Kenza Sefrioui démontre que peu de Marocains ont accès à la lecture, non pas par désintérêt, mais surtout par inaccessibilité. En effet, l’auteure indique à Yabiladi que «84,5% des Marocains ne sont pas inscrits dans une bibliothèque» et que «63,5% n’en disposent pas dans leur entourage».

Pour 34 millions d’habitants, le royaume met ainsi à leur disposition quelque 394 bibliothèques, présentes sur le territoire de manière très inégale selon les villes, les villages et les régions. «Les zones rurales sont des déserts culturels», nous explique d’ailleurs Kenza Sefrioui. Dans ce sens, la journaliste cite une enquête de l’Association Racines sur les pratiques culturelles au Maroc, précisant que «seuls 14% des Marocains disposent d’une bibliothèque à moins d’un kilomètre de chez eux».

Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc - Kenza Sefrioui, éd. En toutes lettres (2017)Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc - Kenza Sefrioui, éd. En toutes lettres (2017)

De son côté, le ministère de la Culture fait une estimation de 600 bibliothèques dans le pays, «mais ce chiffre ne nous rassure pas beaucoup, nuance l’auteure. A titre comparatif, le ministère des Habous a recensé 50 000 mosquées pour l’année 2014». Pire encore, Kenza Sefrioui rappelle que seules 297 bibliothèques sont recensées sur le site du ministère de la Culture, pour 1 503 communes :

«C’est dire que nous n’avons même pas une bibliothèque publique par commune. J’ai comptabilisé, par ailleurs, une moyenne d’une bibliothèque pour 115000 habitants.»

Ainsi, avec près de trois millions de livres, ces rares bibliothèques restent dépourvues d’un fond documentaire riche et varié, «alors que l’UNESCO préconise un livre par habitant», rappelle notre interlocutrice. En comparaison, les bibliothèques françaises sont dotées de 120 millions de livres pour 66 millions d’habitants, rappelle-t-elle dans son ouvrage.

Egalement selon l’enquête de Kenza Sefrioui, «un livre coûte 6 euros au Maroc», alors que 68,5% des interviewés de l’étude menée par l’Association Racines dit gagner «moins de 230 euros par mois».

Un secteur professionnel inexistant

Coordinatrice de la filière «Métiers du livre» de la Faculté des lettres et des sciences humaines de Aïn Chok (Casablanca), Houda Abaylou met en garde contre le manque de professionnalisation du secteur. Elle affirme que structurer ce domaine est une manière de rendre le livre plus accessible. Dans ce sens, elle évoque l’absence d’une reconnaissance du statut de bibliothécaire au Maroc.

S’exprimant auparavant sur la question auprès d’En toutes lettres, Houda Abaylou évoque nombre de dysfonctionnements :

«La plupart des étudiants lauréats de la filière professionnelle Métiers du livre sont recrutés par des bibliothèques. Il existe plusieurs offres d’emplois dans ce secteur. Mais malheureusement, le statut officiel de ces personnes n’est pas reconnu. Lorsqu’elles intègrent des institutions, elles sont considérées comme de simples fonctionnaires. Elles ont des statuts d’administrateurs de deuxième ou de troisième degré après un concours d’accès à la fonction publique.»

Pour la chercheuse, cette situation est «un facteur démotivant pour ces étudiants-là, qui font deux années de formation professionnalisante dans un domaine précis. Ils effectuent des stages dans ce sens. On fait venir des missionnaires de l’étranger pour parler de la bibliothèque et de l’avenir de ce secteur comme levier économique et culturel du pays. Mais une fois sur le terrain, ils se rendent compte que la réalité est toute autre».

Les seules structures accueillant ces jeunes lauréats en les reconnaissant comme des bibliothécaires sont les bibliothèques de fondations, celles créées par des initiatives privées, celles affiliées aux écoles, aux centres de documentation et d’information ou encore aux médiathèques des missions culturelles étrangères. «Ailleurs, ce sont des administrateurs comme tous les autres fonctionnaires de l’établissement où ils sont affectés», indique à En toutes lettres Houda Abaylou, qui interpelle sur l’urgence de faire changer cette situation :

«Nous avons véritablement besoin de structurer le métier de bibliothécaire. Dans ce sens, nous avons encouragé nos étudiants à se réunir dans le cadre d’associations, au sein desquelles ils ont plus de légitimité à exprimer leurs attentes et à revendiquer leurs droits, à s’affilier à des organismes associatifs professionnels.»

Pour la chercheuse, cette démarche est une première étape de plaidoyer pour une décision politique dans ce sens :

«La première des choses a été de former une association d’anciens étudiants de la filière Métiers du livre, à travers laquelle l’idée est de parler des attentes des besoins, partager des informations et même des idées, des connaissances autour du métier. Ce n’est qu’un pas vers cette reconnaissance que nous espérons au niveau national, émanant d’une volonté politique.»

Les secteurs professionnels du livre et l’accès de ce dernier étant les maillons d’une même chaîne pour permettre à la lecture d’avoir son essor au Maroc, Kenza Sefrioui rappelle dans son ouvrage que ce manque d’accès fait que «les Marocains sont privés de plaisirs de la découverte, de l’ouverture sur le monde, des outils pour s’informer, débattre ou tout simplement rêver».

Cette ouverture, rappelle l’auteure, «nombreux sont ceux, dans la société civile et parmi les professionnels, qui se battent dans des conditions héroïques et avec des moyens dérisoires, pour l’assurer à leurs concitoyens».

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