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Culture Publié

Tahar Ben Jelloun : «J’attaque une certaine conception de l’armée des années 60, la même qui va trahir et le Maroc et le Palais»

«La punition» de Tahar Ben Jelloun revient sur une période sombre du prix Goncourt franco-marocain, un service militaire forcé, en 1965, suite aux manifestations étudiantes un peu partout dans le royaume.

Temps de lecture: 3'
«La punition» de Tahar Ben Jelloun revient sur une période sombre du prix Goncourt franco-marocain. / Ph. AFP

Tahar Ben Jelloun revient sur la scène culturelle. Le Franco-marocain vient de publier aux éditions Gallimard «La punition», un récit poignant, empli d’anecdotes sur «le calvaire, celui de dix-neuf mois de détention, sous le règne de Hassan II, de quatre-vingt-quatorze étudiants», peut-on lire en quatrième couverture de l’œuvre. Ces étudiants ont été punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965. Ils ont été obligés d’effectuer le service militaire dans des conditions déplorables. Interview.

Pourquoi choisir de parler des 94 étudiants punis par le service militaire en 1966, pourquoi maintenant ?

C’était les années de mes 20 ans. J’avais mis ça de côté depuis un moment, j’avais des séquelles. En plus, j’en avais assez des gens qui m’attaquaient sur mon passé de militant du temps de Hassan II, me faisant passer pour un soutien indéfectible du régime. J’avais envie de raconter mon histoire, mon épreuve qui n’était pas personnelle. On était 94 étudiants en tout, unis à l’époque par le général Oufkir, de sinistre mémoire qui voulait nous redresser, nous remettre sur le bon chemin, parce que nous avions osé faire des manifestations pour des raisons tout à fait légitimes.

Les circulaires du ministère de l’Education nationale étaient absolument abjectes et donc on a manifesté, on n’a rien cassé. On a manifesté pacifiquement avec des slogans. On voulait une justice scolaire, on ne voulait plus de différence entre les gens de la campagne et ceux de la ville, etc. Petit à petit, au lieu de nous laisser manifester, ils ont commencé la répression avec la police et puis après l’armée est entrée de façon brutale. Il y a eu quand même un certain nombre de morts.

Comme j’étais responsable dans le bureau de l’union des étudiants du Maroc, l’Unem de Tanger. Tout notre bureau a été arrêté. Enfin arrêté n’est pas tout à fait le mot. On nous a convoqués pour faire un service militaire. A l’époque le service militaire n’existait pas. Ce n’était pas du tout une partie de plaisir mais ils ont créé le service militaire spécialement pour nous punir et nous humilier.

Les faits sont très détaillés, est-ce que c’est autobiographique ?

Totalement autobiographique, je n’ai rien inventé. C’est un récit et non un roman. Ma mémoire était extraordinairement fidèle et m’a tout rapporté tel que ça s’est passé. Justement, je voulais que les jeunes générations d’aujourd’hui lisent le livre pour savoir ce qu’a été le Maroc il y a 50 ans.

Les gens d’aujourd’hui vivent heureusement dans un Maroc qui n’a rien à voir avec ça. Aujourd’hui on parle, on manifeste. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on avait vécu nous. Par exemple Abdellatif Laabi et bien d’autres opposants qui étaient réprimés uniquement pour leurs idées. On avait rien cassé, on n’avait pas fait de coup d’Etat. On n’avait pas pillé une banque. On ne faisait que penser différemment.

C’est un témoignage sur le Maroc d’avant. Les hommes politiques chez nous n’écrivent pas, ne laissent pas de témoignages sur leurs vies et sur leurs itinéraires politiques, rien. On n’a pas d’information. C’est la première fois que le coup d’Etat est raconté. Je n’ai pas lu de livre là-dessus.

Qu’est-ce que cette épreuve a changé chez vous, après être sorti de ce service militaire forcé ?

J’avais 21 ans en sortant. Je suis rentré à 19 ans. On n’est plus le même forcément, ma colère était intacte, ma résistance de même, et la décision de ne pas se résigner et d’accepter tout était toujours là. Ça a renforcé chez moi mes convictions et mes idées.

Ce récit est alors une forme d’engagement politique…

Je ne dirai pas ça du Maroc d’aujourd’hui. Je critique beaucoup la société marocaine parce que c’est le rôle de l’écrivain. Mais, cette espèce d’injustice arbitraire était fréquente à l’époque. Il faut que les jeunes d’aujourd’hui sachent dans quel Maroc ils vivent. Il y avait des gens qui disparaissaient. La preuve c’est que le roi Mohammed VI a créé l’Instance équité et réconciliation. Il y a eu 29 000 dossiers déposés pour torture, pour disparition, pour maltraitance, pour répression. C’était à l’honneur du Maroc et surtout le courage du roi d’ouvrir cette page douloureuse du Maroc. C’est formidable quand même. Il était scandalisé lui-même de ce que le régime de son père a fait. Lui a voulu rompre avec ça, heureusement qu’il a rompu avec cette période-là.

Vous dites être souvent attaqués pour vos prises de position politique. Vous intervenez souvent dans les médias marocains pour défendre l’Etat marocain. Votre livre semble pourtant engagé critiquant le pouvoir militaire. Comment expliquez-vous cet écart ?

Non je critique le pouvoir militaire de l’époque, celui qui a fait le coup d’Etat. Je n’attaque pas l’armée d’aujourd’hui. Il faut bien que ça soit dit, je n’attaque pas l’armée en général, j’attaque une certaine conception de l’armée des années 60, la même qui va trahir et le Maroc et le Palais.

2 commentaires
imtiyaz
Date : le 14 février 2018 à 13h07
Citation
"Tahar Ben Jelloun" à écrit:
Les gens d’aujourd’hui vivent heureusement dans un Maroc qui n’a rien à voir avec ça. Aujourd’hui on parle, on manifeste. Ça n’a rien à voir avec ce qu’on avait vécu nous. Par exemple Abdellatif Laabi et bien d’autres opposants qui étaient réprimés uniquement pour leurs idées. On avait rien cassé, on n’avait pas fait de coup d’Etat. On n’avait pas pillé une banque. On ne faisait que penser différemment. C’est un témoignage sur le Maroc d’avant. Les hommes politiques chez nous n’écrivent pas, ne laissent pas de témoignages sur leurs vies et sur leurs itinéraires politiques, rien. On n’a pas d’information. C’est la première fois que le coup d’Etat est raconté. Je n’ai pas lu de livre là-dessus.
. Les marocains n'aiment remuer les choses qui font mal, c'est pour cette raison que le plupart n'ont pas écrit des livres pour raconter leurs vie de l'époque du roi Hassan II. Je ne parle pas de la racaille séparatistes mais des gens biens comme les étudiants et amis de l’époque de Tahar Benjelloun. .
abdennahi
Date : le 14 février 2018 à 11h01
"la même qui va trahir et le Maroc et le Palais." ou bien il est visionair et hélas nous auront des temps tres difficiles dans un avenir proche ou bien il vit dans un passe sans contact avec la réalité économique du Maroc d aujourd'hui
Dernière modification le 14/02/2018 13:07
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