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Culture Publié

Saïd Abarnous fait reparler Sophonisbe en amazigh [Interview]

Ecrivain, poète et dramaturge amazigh, Saïd Abarnous publie Sophonisbe, une traduction du français vers l’amazigh d’une pièce éponyme, écrite par Voltaire il y a 300 ans. Prix national de la traduction de l’IRCAM en 2016, ce travail de recherche est désormais disponible en librairie dans le Nord. Entretien.

Temps de lecture: 3'
Saïd Abarnous / Ph. DR.

Comment vous est venue l’idée de faire un livre en amazigh qui s’intéresse à la fin de vie de Sophonisbe ?

D’abord, il s’agit d’un travail effectué dans le cadre de mon mémoire de licence en littérature française. Mais comme je suis poète et dramaturge parallèlement, mon professeur encadrant Hassan Benakya m’a donné confiance pour explorer de nouveaux territoires de recherche. Ce texte évoque une reine amazighe antique, comme une manière de faire parler de son vécu. Les recherches sur la figure de Sophonisbe sont nombreuses, en français, en italien, en espagnol. La littérature en Europe est riche de poèmes et de pièces de théâtre sur ce personnage historique… Mais malheureusement, aucune n’a été faite en amazigh, par un écrivain ou par un chercheur spécialiste.

Pourquoi le choix de traduire spécialement cette pièce de Voltaire ?

Premièrement, parce que c’est Voltaire ! Un philosophe, un penseur et un dramaturge qui a marqué la production des idées des Lumières et la littérature française. De plus, sa pièce sur Sophonisbe est écrite en vers. Plus qu’une simple pièce de théâtre, elle est destinée à être chantée, dans le cadre d’une tragédie avec ses normes dramaturgiques classiques. Le travail n’était donc pas seulement un simple exercice de traduction, mais également un effort de recherche, qui consiste à rester fidèle à la structure d’un texte poétique. L’écriture en amazigh a été donc en vers, à l’image de la pièce de Voltaire. Ça peut être chanté et même mis en scène, avec les mêmes normes de la tragédie classique.

Quelles sont les contraintes que vous rencontrez, en tant qu’écrivain, lorsque vous êtes amené à documenter la vie et le rôle politique de pareilles figures historiques féminines ?

Il fallait travailler sur plusieurs dimensions. Bien entendu, la première était historique. Je devais remettre le vécu de Sophonisbe dans son contexte, à savoir l’empire amazigh en Afrique du Nord, puis approfondir les aspects de vie liés à son entourage direct, dont Siphax, son époux, Massinissa qui a marqué l’histoire berbéro-romaine… Le travail revêt également une dimension littéraire linguistique. En effet, j’étais amené à bien maîtriser mon amazigh et pas seulement mon parlé rifain. Je devais me documenter sur le tachelhit, effectuer des recherches sur le dialecte du Moyen-Atlas et même le lexique utilisé chez les Touaregs.

L’idée était véritablement de redonner à la figure de Sophonisbe sa dimension nord-africaine, car elle ne régnait pas seulement sur Carthage. Par ailleurs, le troisième défis était de rester fidèle à l’alexandrin avec lequel Voltaire a écrit sa pièce. Il fallait donc employer l’alexandrin amazigh et rifain, appelé ‘mizane’ et ‘lalla bouya’, ce dernier n’étant pas seulement un spectacle ou un chant, mais surtout une construction lyrique. J’ai donc écrit près de 1460 vers avec cette technique. Le travail devait garder la beauté lyrique d’un texte, 300 ans après sa parution. Cela m’a demandé un an de travail quotidien, notamment sur la base de dictionnaires amazighs.

Comment peut-on pallier le manque de sources historiques écrites sur les reines amazighes d’Afrique du Nord, afin de mieux les faire connaître aujourd’hui et réhabiliter leur rôle dans l’histoire de notre région ?

Je pense que c’est un travail qui doit se faire, d’une part, par les historiens, et d’autre part, par nos responsables. Il faut qu’il y ait une volonté politique de mettre en valeur cette histoire, dans une démarche scientifique de recherche et pas uniquement dans une vision folklorisante. Documenter notre identité est indispensable pour notre mémoire et pour les générations futures. Au niveau de la création, chaque artiste, peintre, musicien ou cinéaste, doit également adopter une démarche documentaire pour faire connaître ce passé riche de milliers d’années. Beaucoup de femmes ont notamment marqué cette histoire, au niveau politique, artistique et social. Chacun doit mettre du sien pour les sortir de l’oubli.

Cela passe également par un travail des professionnels du livre pour rendre accessible ces productions-là. Mon ouvrage est une autoédition et il est donc difficile d’assurer sa distribution dans toutes les librairies du Maroc. Il est disponible à Nador et Al Hoceïma, mais trouver un éditeur professionnel, par exemple, pour publier le livre de manière plus large permettra notamment au jeune public de mieux connaître Sophonisbe.

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