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Histoire Publié

11 janvier 1944 : Lorsque la résistance marocaine a publié le Manifeste l’indépendance

Le 11 janvier 1944, soixante-dix nationalistes marocains rédigeaient un Manifeste exigeant l’indépendance du pays. Ce texte marqua un tournant dans l’histoire du Maroc, où les rapports entre le Protectorat et le mouvement nationaliste étaient de plus en plus tendus.

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Retour du sultan Mohammed Ben Youssef de l'exil, 16 novembre 1955

Le 11 janvier est une journée de commémoration de la résistance marocaine, en hommage au mouvement nationaliste, matrice du parti de l’Istiqlal sous le Protectorat français (1912–1956). Ce jour-là, en 1944, soixante-dix parmi les militants et fondateurs du parti signèrent le Manifeste de l’indépendance.

Le choix de cette date n’était pas anodin. Dans son ouvrage Political change in Morocco (1961), l’enseignant et auteur américain Douglas Elliott Ashford explique que «les débarquements des Alliés en Afrique du Nord marquèrent un moment important dans l’action nationaliste marocaine», qui compta parmi ses partisans le président américain Franklin D. Roosevelt (1933 –1945).

Au lendemain des actions militaires débutées le 8 novembre 1942, sous le nom Opération Torch, le Maroc avait en effet joué un grand rôle pour faciliter aux Alliés leur victoire contre le régime de Vichy (1940–1944) en France. Satisfait de l’implication du sultan Mohammed ben Youssef (1927–1957 puis roi de 1957 à 1961) pour accélérer la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939 – 1945), le chef d’Etat promit d’aider le mouvement nationaliste marocain.

Texte du Manifeste de l'indépendanceTexte du Manifeste de l'indépendance

Le président en étaya les nombreuses raisons dans un document publié par la CIA : «Pourquoi le Maroc, habité par des Marocains, appartiendrait-il à la France ? Par quelles coutumes historiques ou règles logiques une terre en dehors de la France appartiendrait-elle à l’Etat français ?»

Cependant, Ashford explique dans son ouvrage comment cet engouement s’estompa :

«Le rapport de force était favorable aux nationalistes marocains, à l’issue de la rencontre historique rassemblant le sultan, Franklin Roosevelt, le démocrate américain Harry Hopkins (1890–1946) et le Premier ministre britannique Winston Churchill (1940–1945), en marge de la Conférence d’Anfa (du 14 au 24 janvier 1943, ndlr). Mais ces espoirs s’essoufflèrent avec la nomination d’un nouveau résident général de France, Gabriel Puaux (1943–1946). Celui-ci était réputé pour être intraitable envers les mouvements de l’indépendance en Syrie, au Liban et en Tunisie.»

Le sultan Mohammed Ben Youssef avec Franklin Roosevelt et Winston Churchill lors de la Conférence d'Anfa, 1943 / Ph. DRLe sultan Mohammed Ben Youssef avec Franklin Roosevelt et Winston Churchill lors de la Conférence d'Anfa, 1943

Un manifeste présenté par l’Istiqlal

Sous le Protectorat, le parti de l’Istiqlal connut plusieurs transformations avant d’adopter cette appellation en 1943, avec une structure partisane moderne. Mais ses premiers jalons furent posés dès 1934, lorsque le Comité d’action marocain (CAM) fut créé par Allal El Fassi (1910–1974), Mohamed Hassan Ouazzani (1910–1978) et Ahmed Balafrej (1908–1990).

En revanche, des scissions guettaient déjà le mouvement nationaliste et elles furent confirmées en 1937, avec le départ du CAM de Mohamed Hassan Ouazzani, qui fonda la Haraka Al Kaoumia. La continuité de ses activités interdites par le Protectorat lui valut un long exil de neuf ans. Au cours de ces années, Ouazzani fut transféré vers plusieurs régions du Sahara, jusqu’à sa remise en liberté en 1946. Il créa ainsi le Parti de la démocratie et de l’indépendance (PDI).

Ahmed Balfrej et ses collaborateurs, 1956 / Ph. DR.Ahmed Balfrej et ses collaborateurs, 1956

Pendant ce temps, Allal El Fassi et Ahmed Balafrej créèrent le parti national pour l’Istiqlal, portant des revendications qui évoluèrent du maintien du caractère provisoire du Protectorat à l’exigence de l’indépendance. Mehdi Ben Barka (1920–1965), alors futur membre fondateur de l’UNFP en 1959, rejoignit le parti en 1937. A 17 ans, il en devint le plus jeune membre.

Dans ce contexte où l’étau se resserrait autour des résistants, le congrès constitutif du parti de l’Istiqlal se tint clandestinement en décembre 1943 à Rabat, en coordination avec nombre de militants emprisonnés ou en exil. A ce rassemblement historique prirent part des nationalistes venus de différentes régions, des commerçants, des enseignants, des hauts fonctionnaires et des diplômés venus de Fès, de Rabat, de Salé, de Marrakech, d’Azrou, de Safi, de Meknès et d’Oujda. Ahmed Balafrej fut élu secrétaire général du parti et occupa ce poste jusqu’en 1960, année où Allal El Fassi lui succéda.

C’est ainsi que la plus importante action officielle du Parti, au lendemain du congrès, fût la diffusion du Manifeste de l’Indépendance le 11 janvier 1944. Le texte était intransigeant, mettant fin aux négociations avec la France tant que celle-ci n’aurait pas annulé le traité du Protectorat. Il exigea également que l’autorité du sultan Mohammed Ben Youssef soit rétablie, dans le cadre d’un Etat indépendant doté d’institutions modernes. Parmi les 70 nationalistes ayant porté leurs noms au manifeste, Mehdi Ben Barka fut le plus jeune signataire, âgé alors de 24 ans.

Mehdi Ben Barka / Ph. DR.Mehdi Ben Barka

La lutte nationaliste après le Manifeste

Selon Ashford, lors des consultations, des foules se rassemblaient devant le Palais royal et des réunions spontanées se tenaient dans plusieurs villes. Mais au lendemain de la publication du document, de nombreuses arrestations furent ordonnées par le Protectorat pour «intelligence avec l’ennemi». Le résident général accusait les signataires de «collaboration» avec l’Allemagne nazie. Des émeutes et des manifestations s’en suivirent, d’autant plus que le secrétaire général du parti de l’Istiqlal fut lui-même exilé.

Douglas Elliott Ashford rappelle qu’à l’initiative d’Ahmed et Mohamed Lyazidi, activement recherchés après la publication du document historique, «un nouvel appel pour l’indépendance fut lancé à la France, à l’occasion du deuxième anniversaire du Manifeste. En mars 1946, une pétition fut adressée au nouveau résident général Eirik Labonne», fraîchement désigné le 2 mars de la même année. Dans ces correspondances, les dirigeants de l’Istiqlal exigeaient la remise en liberté et le retour d’Ahmed Balafrej, d’Allal El Fassi, ainsi que de Mohammed Hassan Ouazzani.

Eirik Labonne, qui n’occupa pas son poste plus d’un an, répondit aux revendications des nationalistes en libérant les trois résistants. Il autorisa par ailleurs l’Istiqlal à continuer ses activités en dehors du Maroc. En effet, le parti établit ses bureaux d’information dans plusieurs capitales, comme Paris, Londres ou Damas. La cause marocaine s’en renforça vu qu’elle bénéficia de nombreux soutiens, dans le pays comme à l’étranger.

Le «Maroc libre»

Plus de dix ans après le Manifeste de l’indépendance, le parti de l’Istiqlal, et plus largement le mouvement nationaliste, continua sa lutte. Celle-ci s’accentua avec l’exil du sultan Mohammed Ben Youssef, le 20 août 1953, en Corse puis à Madagascar.

Les nationalistes lancèrent alors la campagne «Maroc libre». Dans un communiqué de l’Office marocain de l’information et de la documentation de l’Istiqlal[1], basé à New York, le parti déclara que le Maroc ne tolérerait pas «cette politique du fait accompli». Le document dénonçant les manœuvres du Protectorat français fut publié le 25 septembre 1953, signé par Ahmed Balafrej.

Communiqué du parti de l'IstiqlalCommuniqué du parti de l'Istiqlal

Plus loin, celui-ci souligna que la crise n’avait pas commencé qu’en 1953, «comme le prétendit la propagande française». Cette situation remontait déjà à 1947, «lorsque le sultan s’était rendu à Tanger et qu’il s’adressa à la communauté internationale, demandant à ce que les aspiration du peuple marocain soient prises en compte».

Dénonçant l’exil de Mohammed Ben Youssef, le communiqué indiquait que 15 Etats d’Asie et d’Afrique voulaient inscrire la situation du Maroc à l’ordre du jour, lors d’une réunion du Conseil de sécurité à l’ONU. Mais sous la pression d’autres pays, le débat n’eut pas lieu, comme le rappelait ce document :

«Les grandes puissances ont uni leurs forces contre le peuple marocain et n’ont pas permis de rendre possible une discussion autour de ce grave problème (...) Si, au sein des organes de l’ONU, le peuple marocain se voit refuser un débat libre sur ses problématiques, cela ne les pousserait-ils pas au désespoir et au recours à la violence pour obtenir justice ?»

Le sultan Mohammed Ben Youssef le 10 avril 1947 à Tanger / Ph. DR.Le sultan Mohammed Ben Youssef le 10 avril 1947 à Tanger

Pour conclure, le parti réagit à l’exil du sultan, insistant sur le fait que ce dernier était «le seul souverain légitime, autour duquel toutes les forces du peuple se rallieraient et les aspirations nationales se cristalliseraient».

Mohammed Ben Youssef et Ben Arafa

Ces propos eurent une forte résonnance au Maroc et ailleurs, au moment où Mohamed Ben Arafa fut désigné par le Protectorat pour remplacer le sultan exilé. Indésirable au trône, il échappa peu de temps avant la sortie de ce communiqué à une tentative d’assassinat. Le 11 septembre 1953, le résistant Allal ben Abdallah brava le périmètre de la garde d’un cortège officiel pour se précipiter vers Ben Arafa, mais il fut tué avant d’atteindre ce dernier.

Par ailleurs, le pouvoir de Mohamed Ben Arafa, sultan contesté entre 1953 et 1955, était limité par l’autorité des résidents généraux s’étant succédés au début des années 1950. Il était également brimé par le pacha de Marrakech, Thami El Glaoui (1918 – 1956), qui avait sur lui une grande influence.

Thami El Glaoui, pacha de Marrakech / Ph. DR.Thami El Glaoui, pacha de Marrakech

D’ailleurs, le pacha fut lui aussi l’objet d’une tentative d’assassinat, le 20 février 1954 dans la mosquée de la Koutoubia. Ses rapports au mouvement national étaient tendus, surtout depuis sa demande formulée en 1950 à Mohammed Ben Youssef d’abandonner son alliance avec le parti de l’Istiqlal. La proposition lui coûta un bannissement du Palais royal.

Quelques mois avant l’exil du sultan, El Glaoui réunit 23 pachas et 323 caïds pour leur faire signer une pétition exigeant le départ de Mohammed Ben Youssef. Connu pour être l’homme fort de Marrakech et désigné comme «l’héritier de l’empire Glaoui» par le maréchal Lyautey (1917–1925), il fit capituler tous les agents d’autorité, sauf six caïds et quatre pachas qui avaient refusé de signer le document.

Pour toutes ces raisons, les tensions voire les confrontations directes entre les nationalistes et le Protectorat français remontaient en effet à la publication du Manifeste de l’indépendance, car celui-ci fut l’élément déclencheur de la suite de ces événements.

Le président du Conseil du gouvernement marocain M'barek Bekkaï et Christian Pineau, ministre français des Affaires étrangères, au Quai d'Orsay lors de la signature de la déclaration commune qui donne son indépendance au Maroc, mars 1956 / Ph. INALe président du Conseil du gouvernement marocain M'barek Bekkaï et Christian Pineau, ministre français des Affaires étrangères, au Quai d'Orsay lors de la signature de la déclaration commune qui donne son indépendance au Maroc, mars 1956 / Ph. INA

Au lendemain de l’exil de Mohammed Ben Youssef, l’Istiqlal fédéra un nombre considérable de résistants pour unifier les revendications et exiger le retour du sultan. Mehdi Ben Barka fut l’interlocuteur principal du mouvement et négocia ce retour-là, rendu possible le 16 novembre 1955. Mais avant de poser pied au Maroc, Mohammed Ben Youssef s’était rendu en France, où furent signés les Accords de La Celle-Saint-Cloud prévoyant un processus transitoire vers l’indépendance. Ben Arafa abdiqua et Thami El Glaoui, quant à lui, bénéficia du pardon du sultan.

Un an plus tard, l’indépendance du Maroc fut officiellement proclamée, faisant du Manifeste de l’indépendance un document-clé dans la reconstruction institutionnelle du pays.

[1] Paru dans La Grande Encyclopédie du Maroc (vol. 8, 1998, GEI)

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