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Histoire de la Beat Generation à Tanger

Durant les années 1950, Tanger accueillait plusieurs artistes, poètes et intellectuels venus d’ailleurs. A l’image de l’écrivain américain Paul Bowles, de grands noms de la Beat Generation s’installèrent dans la cité septentrionale pendant des mois, voire des années. L’ancienne Zone internationale inspirait nombre de projets artistiques et littéraires qui ont marqué le siècle dernier.

Temps de lecture: 5'
Peter Orlovsky et Paul Bowles au premier plan, devant William Burroughs / Ph. DR

Dans les années 1960 et 1970, de grandes figures du rock américain et britannique affluèrent vers le Maroc, en quête d’un environnement propice à la méditation et aux rencontres humaines. Ils découvraient de nouvelles gammes musicales, qui influencèrent leur œuvre par la suite. Mais avant cela, les premières années de l’indépendance au Maroc furent marquées par un vif intérêt des gens de lettres, entre autres, venus notamment du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Dans le nord du pays, les pères fondateurs de la Beat Generation avaient trouvé l’univers qu’ils recherchaient.

Après avoir influencé la littérature de l’après-Seconde Guerre mondiale, les noms de ce mouvement résolu à rompre avec l’écriture classique, succombèrent à la quiétude de Tanger. Paul Bowles, Peter Orlovesky, Irwin Allen Ginsberg, Jack Kerouac ou encore William Burroughs y élurent domicile.

D’ailleurs, l’appellation Beat Generation fut employée pour la première fois en 1948 par Jack Kerouac (12/03/1922 - 21/10/1969), qui décrivait son cercle d’amis anticonformistes, où l’on retrouve Allen Ginsberg et William Burroughs, parmi d’autres. A Tanger, ils écrivaient, traduisaient, tout en découvrant un nouvel environnement qui finit rapidement par les adopter.

Paul Bowles et Tanger : un coup de foudre

La ville de Tanger se fit connaître auprès des écrivains et des artistes américains des années 1950 grâce à l’œuvre du New-yorkais Paul Bowles (1910 – 1999). Compositeur, écrivain et traducteur, celui-ci visita Tanger pour la première fois en 1931. Il tomba instantanément sous son charme.

Paul Bowles à Tanger / Ph. DR.Paul Bowles à Tanger

Paul Bowles et son épouse Jane s’installèrent alors à Tanger en 1947. Ils produisirent de nombreuses compositions musicales, des romans, des nouvelles, des récits de voyage et des dizaines de traductions d’histoires relatées par les conteurs locaux.

Son ouvrage Let It Come Down est sortit en 1952, centré sur la ville et sur la corruption qui y régnait, peu de temps avant l’indépendance. L’auteur y traça la trajectoire condamnée de Nelson Dyar, un banquier de New-York, qui arriva à Tanger pour commencer une autre vie. Mais le personnage finit par céder à ses mauvaises habitudes, devenant ainsi un maillon de la chaîne de corruption dans la Zone Internationale.

L’auteur écrivit également La maison de l’araignée, sortie en 1954 pendant le mois du ramadan et évoquant la naissance de la conscience nationale au Maroc, explorant notamment la relation changeante entre le pouvoir colonial et le nationalisme marocain. Dans le pays qu’il ne quitta pas, même après le décès de Jane, Paul Bowles passa 52 de ses 88 ans de vie. Il écrivit d’autres ouvrages jusqu’à sa mort en 1999 et devint fortement associé à Tanger, vers laquelle il attira d’autres écrivains et intellectuels américains, qui firent de la ville une de leurs destinations phares.

Les écrivains du mouvement Beat à Tanger

La réputation de Tanger comme ville d’inspiration artistique par excellence trouva son écho également dans l’œuvre de Brion Gysin (1916 – 1986), peintre britano-canadien, écrivain, poète et artiste performer. Il déménagea à Tanger en 1950. Avec Mohamed Hamri (1932 – 2000), peintre marocain qui marqua la scène Beat tangéroise, les deux hommes cofondèrent le restaurant ‘1001 nuits avec les maîtres musiciens de Jajouka, du village de Jajouka’.

Presque touts les soirs au restaurant, des troupes locales jouèrent pour une clientèle variée, d’autant plus que l’oncle de Hamri n’était autre que le chef des Maîtres musiciens de Jajouka. Plus tard et à son arrivée à Tanger, William S. Burroughs (1914 – 1997) fit partie des clients fidèles.

William Burroughs à TangerWilliam Burroughs à Tanger

Fascinés par les premiers récits de Paul Bowles sur Tanger, puis l’influence de la ville sur les œuvres de Brion Gysin, les écrivains du mouvement Beat furent de plus en plus nombreux à se laisser guider vers la cité septentrionale. S’y rendit ainsi William Burroughs, écrivain et artiste américain, qui déménagea brièvement dans la ville en séjournant dans une chambre louée.

Mais en novembre 1954, ce dernier revint à Tanger en étant décidé à y élire domicile, après un évènement tragique qui bouleversa sa vie et influença même son œuvre. Trois ans plus tôt, Burroughs avait en effet tué sa seconde épouse, Joan. Le drame se déroula lors d’une soirée entre amis, en septembre 1951 au Mexique. Ivres, Burroughs et Joan reproduisaient «la scène de la pomme», qui avait rendu célèbre au XIVe siècle Guillaume Tell, héro de l’indépendance suisse. Dans la représentation du couple, le but était de toucher un verre placé sur la tête de Joan, sans atteindre la jeune femme. Mais l’écrivain visa mal, tuant ainsi son épouse d’une balle dans la tête. Un court séjour en prison s’en suivit, avant que le meurtre ne fût considéré comme «un accident», ce qui permit à Burroughs de se voir relaxé.

Joan Vollmer, épouse de William BurroughsJoan Vollmer, épouse de William Burroughs

C’est ainsi que William Burroughs choisit de s’éloigner momentanément du continent américain. Arrivé dans le Nord du Maroc, il consacra les quatre premières années de cette nouvelle vie au travail sur son roman Le festin nu, sorti en 1959 et écrit sous l’influence d’hallucinogènes, d’héroïne et de cocaïne.

D’ailleurs et à travers une écriture fragmentée, marque de fabrique des auteurs Beat, cet ouvrage relate les phénomènes d’angoisse, de distorsion spatio-temporelle et de ‘déjà-vu’ chez William Lee, un consommateur de drogues dures. En 1991, le réalisateur canadien David Cronenberg adapta ce récit au cinéma, avec un film éponyme.

Inspiré par ses deux compères, le romancier et poète Jack Kerouac (1922 – 1969) quitta le Massachusetts et rejoignit plus tard le second pays de la Beat Generation. Dans l’un de ses écrits, Paul Bowles raconta cette rencontre : «en 1957, Jack Kerouac arriva à Tanger pour rendre visite à Burroughs et l’aider à réaliser de nombreux manuscrits. Mais il n’est resté qu’un mois».

Jack Kerouac à la Villa Muneria, Tanger / Ph. DR.Jack Kerouac à la Villa Muneria, Tanger

Et Peter Orlovsky rencontra Allen Ginsberg

Quelque temps après Jack Kerouac, le poète et acteur Peter Orlovsky (1933 – 2010), ainsi que son compagnon Allen Ginsberg (1926 – 1997), poète, philosophe et écrivain, rejoignirent Tanger à leur tour. Dans le livre Peter Orlovesky, a Life in Words : Intimate Chronicles of a Beat Writer (Paradigm Publishers, 2014) de Peter Orlovesky et Bill Morgan, ce dernier décrit le voyage au Maroc :

«Vendredi 22 mars 1957, Peter et Allen posèrent pied à Tanger, où William Burroughs et Jack Kerouac les attendaient (…) Au moment de leur arrivée, Kerouac était là depuis presqu’un mois, à travailler sur les manuscrits de Burroughs, qui donnèrent naissance par la suite au Festin nu (…) Il était impatient de partir pour la France. Allen et Peter décidèrent d’emménager dans sa chambre d’hôtel de la Villa Muniria, une fois qu’il en partit.»

Dans cette petite pièce, Peter Orlovsky écrivait de longs courriers à sa mère, à ses amis et à sa famille, leur décrivant la vie quotidienne ainsi que la population tangéroise. Mais en juin, l’auteur et son partenaire quittèrent la ville, laissant Burroughs à ses écrits.

Peter Orlovsky en 1955 / Ph. DR.Peter Orlovsky en 1955

Visitée même avant les années 1950 par des peintres, des poètes et des penseurs connus à travers le monde, Tanger garde aujourd’hui des traces de tous ces passages. A la lisière des tombes phéniciennes et face à la Méditerranée, le mythique Café Hafa a longtemps abrité ces rencontres mémorables entre les musiciens de Jajouka et ces artistes venus de partout.

Avant eux et aux aurores du XXe siècle, le célèbre peintre français Henri Matisse (1869 – 1954) n’avait-il pas couché sur la toile ses bribes de vie tangéroise, notamment à travers Porte de la Casbah, Sur la terrasse, La mulâtresse Fatmah, le Rifain assis, Zorah debout, ou encore Vue sur la baie de Tanger.

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