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Politique Publié

Nabil Mouline : «Une nouvelle génération de dirigeants est en train d’émerger en Arabie saoudite» [Interview 1/2]

L’historien et politologue Nabil Mouline, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), propose une analyse des récents remaniements survenus en Arabie saoudite. Il pointe l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, parallèlement au déclin progressif d’une dynastie de gérontocrates.

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Le prince Mohammed ben Salmane Al Saoud, le 11 novembre 2015, à l'époque ministre de la Défense. / Ph. FAYEZ NURELDINE / AFP

Comment analysez-vous la purge opérée par le prince Mohammed ben Salmane (MBS) ?

C’est un coup très audacieux, très courageux de la part du prince héritier, mais qui s’inscrit dans l’histoire saoudienne ; ce n’est pas le premier et ce ne sera sans doute pas le dernier. Les luttes pour la succession sont une donnée structurelle du régime politique saoudien depuis le XVIIIe siècle parce qu’il n’y a pas de règles claires pour désigner le roi d’Arabie. Le système n’est pas patrilinéaire. En droit constitutionnel, on appelle ça une monarchie avec un ordre de succession dit de primogéniture. Autrement dit, c’est un système horizontal : ce n’est pas l’aîné de la famille qui hérite du trône, mais le plus puissant.

A chaque fois, depuis le XVIIIe siècle, qu’il y a eu un ordre de succession et surtout une transition générationnelle, il y a eu des luttes acharnées pour monopoliser le pouvoir. Il y a eu des assassinats, des marginalisations, des départs en exil, des dépositions de monarques. Par exemple, en 1964, le roi Al Saoud a été déposé par ses frères. Au début des années 1980, il y a également eu des luttes entre Fahd et Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud.

Ce qui est nouveau, depuis les années 50 jusqu’à aujourd’hui, c’est l’émergence d’une nouvelle génération d’Al Saoud. Depuis 2005, on sent que la génération des fils du roi Abdelaziz est en train de disparaître ; ils sont sexagénaires, septuagénaires, voire même octogénaires. La nouvelle génération commence à émerger et à prendre des postes de responsabilité. Il s’agissait de bien se positionner pour prendre le pouvoir.

Le roi Salmane ben Abdelaziz / DRLe roi Salmane ben Abdelaziz / DR

Ce qui est nouveau, c’est qu’un jeune trentenaire, un peu seul, est en train de «liquider» des personnalités aussi puissantes, voire plus puissantes que lui...

Plus puissant, en apparence seulement. Le jeune roi d’Arabie avait un dilemme à régler pour des raisons politiques, sociales, économiques et diplomatiques. On devait en finir avec le système que j’appelle «de multi-domination», c’est-à-dire de distribution horizontale de pouvoirs en Arabie saoudite, parce que c’était coûteux politiquement et économiquement. Politiquement parce qu’il y a des dysfonctionnements dans le processus de prise des décisions, qui devaient être prises de manière consensuelle, ce qui handicapait énormément les rouages de l’Etat.

D’un point de vue économique, la famille ingurgitait une bonne partie du PIB ; 10 à 30% selon les estimations. Sur le front diplomatique, il y avait également un dysfonctionnement généré par une diplomatie parallèle : chaque faction, chaque grand prince avait sa propre diplomatie, qui était parfois en contradiction non seulement avec les autres princes, mais avec les intérêts même de l’Arabie saoudite. Ce qu’est en train de faire Mohammed ben Salman, c’est tout simplement de monopoliser le pouvoir et de mettre fin à cette horizontalité en établissant un pouvoir vertical. Depuis 2015, les remaniements au sein du gouvernement, de l’establishment religieux, l’armée, entre autres, montrent que MBS veut en finir avec les fiefs. Le dernier coup, ce qu’on appelle la «purge», c’est le contrôle des médias, de l’économie et de la sécurité par le prince.

Il y a donc une vraie volonté d’écarter, voire même de liquider, cousins et oncles…

Oui, effectivement, car deux facteurs se conjuguent : ce qui relève du personnel, à savoir l’ambition du prince, ainsi que des contraintes structurelles. En d’autres termes, le système ne peut pas continuer ainsi. Le futur monarque doit faire un choix en interne entre sa famille et ses sujets car il va utiliser le PIB pour consolider ou refonder le pacte social qui s’appuie sur une redistribution de la rente contre la non participation des citoyens dans le processus de prise des décisions. D’autre part, l’Arabie saoudite est engagée dans une lutte régionale d’influence contre l’Iran, la Turquie et les Frères musulmans, et ne peut se permettre de se lancer dans cette bataille en ordre dispersé. 

Saad Hariri et Mohammed ben Salmane / Archive - DRSaad Hariri et Mohammed ben Salmane / Archive - DR

Quelle lecture peut-on faire de la démission surprise du Premier ministre libanais, Saad Hariri, et son voyage en Arabie Saoudite ? Entre-t-elle dans le cadre des enjeux régionaux, en particulier la lutte d’influence face à l’Iran ? 

Il y a une double lecture : c’est d’abord une démonstration de force d’un point de vue diplomatique pour montrer que MBS est le nouveau chef, qu’il a une influence à l’échelle régionale et peut contrôler un client, en apparence puissant et riche, et le faire démissionner. L’autre lecture s’inscrit dans un cadre plus large : la lutte avec l’Iran pour montrer qu’elle peut perturber son jeu diplomatique à sa guise.

Dans cette rupture, beaucoup voient aussi la main, ou du moins l’assentiment, du président américain. Y a-t-il une conjonction d’intérêts entre MBS et Donald Trump ?

Non, je crois que Donald Trump a fait un pari énorme : il a choisi ce que j’appelle le «black horse» contre tout l’establishment américain plus au moins conservateur, qui soutenait la continuité dans le cadre du système actuel incarné par Mohammed ben Nayef, beaucoup plus expérimenté et consensuel que Mohammed ben Salman. Or, depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, il a complètement renversé ces équilibres en soutenant MBS. Plusieurs raisons expliquent cela : il y a bien sûr le caractère du président qui veut aller à l’encontre de toutes les décisions de l’establishment, mais aussi des intérêts très pécuniaires. MBS a réussi un coup en faisant signer à l’Arabie des contrats de plusieurs centaines de milliards de dollars. Il y a toute une partie du complexe scientifico-militaro-industriel qui voit ces intérêts avec la politique monopolistique agressive de Mohammed ben Salman. Ils voient en lui un libéral qui veut privatiser une partie de l’Aramco (la compagnie nationale saoudienne d'hydrocarbures, ndlr) et diversifier une partie de l’économie ; secouer le cocotier, en somme. En bons capitalistes, ils vont prendre un risque en investissant dans quelqu’un qui leur promet beaucoup, beaucoup plus que de rester sur le schéma monotone de partenariat.

Mohammed ben Salmane et Donald Trump / Archive - DRMohammed ben Salmane et Donald Trump / Archive - DR

La rupture se fait également en termes d’image. Le conservatisme inébranlable du pouvoir saoudien est en train d’être battu en brèche. MBS essaie de montrer une touche plus jeune pour être accepté par les puissances occidentales, un peu à l’image du roi du Maroc et de Jordanie lorsqu’ils ont accédé au pouvoir…

Bien sûr, mais il y a une petite différence avec ces deux exemples. Mohammed ben Salmane s’inscrit dans la continuité de choses qui ont été déjà inaugurées par le prédécesseur de son père, le roi Abdallah. Il avait tracé les premiers élans de cette feuille de route, c’est-à-dire une ouverture économique, sociétale - c’est lui qui a autorisé les femmes à voter, à siéger au conseil consultatif, à avoir des postes dans le gouvernement, etc. -, ainsi que la création de l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah. Il y a, encore une fois, deux choses qui se conjuguent : l’opportunisme politique, pour marquer des points, et les contraintes structurelles au sein de la société saoudienne car il y a énormément d’attentes, notamment sur le travail, les ressources et les débouchés.

De plus, la société saoudienne connaît un changement quasiment copernicien avec des taux d’urbanisation, d’éducation, de socialisation et d’ouverture sur le monde sans précédent, ce qui engendre des attentes. Il y a bien sûr la contrainte économique : par exemple, le choix de la libération relative des femmes est à la fois marketing et pragmatique car il y a une véritable besoin de ressources au sein du pays. Les femmes sont généralement très qualifiées. On va les recruter dans un certain nombre de secteurs, notamment les services, dans lequel on utilise beaucoup de main d’œuvre étrangère qui fait sortir de la devise.

Ça représente donc beaucoup de pertes pour la société saoudienne. Depuis les années 90, on parle de «saoudisation». Or, je crois que c’est en train de devenir un impératif. Il faut opérer ces changements et ça ne peut pas se passer sans intégrer la moitié de la société, c’est-à-dire les femmes. Idem dans le domaine religieux, il y a un certain nombre de choses qu’il faut déverrouiller pour pouvoir continuer à légitimer le système. En résumé, il faut que tout change pour que rien ne change.

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