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Chronique du Dr Lahna : L’enseignement de la chirurgie et le pain de sucre…

«Le professeur de chirurgie, malgré des années d’études sur le compte de l’Etat et de la société, se comporte souvent comme l’épicier, vendeur de pain de sucre : il a peur de la concurrence alors il n’enseigne que peu et transmet moins que ce qu’il a pu apprendre. Sa phobie permanente, c’est de voir ses élèves devenir meilleurs que lui et par conséquent lui "piquer" la clientèle.»

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Photo d'illustration. / DR

Qu’ont-ils en commun, l’enseignement de la chirurgie par des professeurs en médecine savants et cultivés ou supposés comme tels, et l’épicier vendeur de pains de sucre en gros et au détail, souvent analphabète ?

Vous avez peut-être deviné : la cupidité !

Depuis toujours, le pain de sucre a une signification importante pour les familles marocaines : il est utilisé pour les grandes manifestations comme offrandes, notamment pour les mariages, les naissances ainsi que les décès...

Le sucre, élément nutritif et énergétique essentiel, est ensuite utilisé pour l’usage quotidien. Avec le temps et «l’enrichissement» de certaines franges de la société, cette culture a disparu ou tend à disparaître. Mais la culture a persisté.

L’épicier qui possède le pain de sucre, petit à petit remplacé par les morceaux, peut fixer le prix qu’il convoite parce qu’il profitait de la rareté du produit et de l’attachement de certaines franges de la population à sa signification symbolique et incontournable.

Le professeur de chirurgie, malgré des années d’études sur le compte de l’Etat et de la société, se comporte souvent comme l’épicier, vendeur de pain de sucre : il a peur de la concurrence alors il n’enseigne que peu et transmet moins que ce qu’il a pu apprendre. Sa phobie permanente, c’est de voir ses élèves devenir meilleurs que lui et par conséquent lui «piquer» la clientèle.

«On n’a jamais vu l’excellence naître du ventre de la médiocrité»

Même avec un bac+12, voire 14 ou 15 pour les plus intelligents, il fait un calcul simpliste : si on est nombreux à acquérir un savoir-faire, alors j’aurai moins de patients, pardon, clients, et par conséquent moins d’argent. Les grands-parents qui n’ont jamais été à l’école ont compris depuis longtemps que le bien-être doit être partagé pour exister et que le commerce est fructueux quand ils se mettent en groupe. C’est pour cela que dans nos médinas, on trouve des quartiers entiers par métier. Et c’est ce regroupement et ces offres variées qui attirent les clients et font prospérer le tout.

C’est vrai qu’ils étaient plus intelligents avec une concurrence équitable et dépourvue d’animosité. Ici, en médecine, on est dans un registre pas du tout commercial mais qui l’est devenu par la bêtise humaine et l’inculture des diplômés. Comment ose-t-on devenir professeur juste pour le titre afin d’attirer les patients et monnayer son savoir ? Et plus encore, créer autour de soi un désert sanitaire et une incompétence pour paraître un seigneur en la matière et engranger plus d’argent ? N’ont-ils pas honte ? Pensent-ils qu’ils sont éternels ? Si l’on continue ainsi, c’est vers la médiocrité et la marchandisation des corps qu’ils pousseront toute une société en l’absence d’une régulation et d’un cahier des charges.

Quant à ceux qui pensent que la faillite du secteur public en termes de soins et d’enseignement de la médecine est favorable à l’enseignement privé, ils se trompent grandement parce qu'on n’a jamais vu l’excellence naître du ventre de la médiocrité. On prend les mêmes et on recommence.

Enfin, le pain de sucre, on peut s’en passer. Les petites gens s’en sont passées en se tournant vers les morceaux de sucre. Mais les médecins et chirurgiens compétents, comment peuvent-ils faire pour s’en passer ? De larges franges de la population délaissées continuent de se tourner vers la médecine traditionnelle à leurs risques et périls. Et je certifie qu’un chirurgien incompétent est un péril beaucoup plus important. Un péril avec des diplômes !

Chaque semaine retrouvez sur Yabiladi.com la chronique santé du Docteur Zouhair Lahna, chirurgien obstétricien et acteur associatif, fort d’une longue expérience dans les zones de conflit. Cet ancien chef de clinique des universités Paris-VII est aussi ancien vice-président d’Aide médicale internationale et membre de Médecins sans frontières-France.

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