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Economie   Publié

Le safran, l’or rouge des intermédiaires plus que des agriculteurs

Dans la région de Taliouine-Taznakht, l’épice, dont la culture est l’apanage des femmes, profite surtout aux commerciaux. C’est sans compter que le salaire des agricultrices est tributaire de la volatilité du prix du safran sur le marché mondial.

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A Taliouine, le safran fait vivre environ 3 000 familles, d’après l’Agence belge de développement. / DR

A Taliouine, petit village berbère du Souss, on cultive de l’or. Rouge, comme le safran. Cette épice, dont l’Iran a le monopole en tant que premier producteur mondial, fait vivre environ 3 000 familles, d’après l’Agence belge de développement. Dans les champs, ce sont principalement les femmes qui s’attèlent à la tâche, ô combien délicate, de l’émondage.

Une opération particulièrement laborieuse qui consiste à séparer les filaments du safran de la fleur, la Crocus sativus, qui doit être réalisée dans les 24 heures après la récolte, explique Abdellah Aboudrare, directeur adjoint à la recherche, à la coopération et au partenariat à l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès.

«Tout le monde ne peut pas réaliser cette opération. Certains hommes le font mais ce sont traditionnellement les femmes qui s’en chargent. Certaines sont rémunérées en nature, notamment celles qui le font pour la famille, tandis que d’autres sont salariées», dit-il. «Elles représentent le tissu social du safran. 90% de l’activité est féminine», confirme Driss Samih, directeur commercial d’une coopérative dans la région de Taliouine-Taznakht.

Une affaire de femmes, donc. Ce qui explique pourquoi ce sont bel et bien leurs salaires, avant ceux des hommes, qui sont particulièrement sensibles à la volatilité du prix du safran sur le marché mondial. «Les recettes, ce sont les hommes qui s’en occupent car ce sont eux qui commercialisent le safran sur le marché», indique Abdellah Aboudrare. La variation du prix de l’épice a généré des chocs de prix qui ont beaucoup affecté sa production et la demande de main-d’œuvre dans la région, d’après une étude à laquelle a collaboré le chercheur marocain, présentée en août 2015 à Milan lors de la 29e Conférence internationale des économistes agricoles.

L’influence de l’embargo iranien

Avant 2008, le prix du kilo de safran plafonnait à 10 000 dirhams environ (900 euros), se souvient Driss Samih, contre 25 000 un an plus tard, voire 28 000 en 2010. «Parfois même moins ! En 2007, on est descendu à 7 000, 7 500 dirhams le kilo», précise Samir Farini, gérant de la société Maison du safran, à Taliouine. Le festival du safran, lancé en 2008 dans la même ville, ainsi que d’autres manifestations artisanales au Maroc et à l’étranger, notamment lors du Salon de l’agriculture en France, ont sans nul doute contribué à la promotion de l’or rouge et, ainsi, à la hausse de son prix, affirme Samir Farini.

Le boom recensé entre 2008 et 2010 s’explique surtout par l’embargo imposé à l’Iran par les Nations unies à partir de décembre 2006, récemment levé par la communauté internationale, en janvier 2016. «A ce moment-là, en 2004, 2008, 2009, c’est l’Espagne qui contrôlait le marché mondial de safran, notamment le marché américain, le plus important. Les Espagnols importaient l’épice d’Iran et la réexportaient vers les Etats-Unis. Même le marché marocain était indirectement contrôlé par l’Espagne car elle travaillait avec des acheteurs d’ici», reprend Abdellah Aboudrare.

Plus d’un an et demi après la levée des sanctions internationales contre l’Iran, la mainmise espagnole, si elle s’est affaiblit, demeure certaine. La Mancha, région naturelle et historique au sud de Madrid, jouit encore d’une belle réputation en matière de production de safran, surtout aux Etats-Unis, «ce qui fait que l’Espagne parvient encore à contrôler une partie du marché mondial».

«Cet embargo a influencé la demande des consommateurs et des industriels de safran en Europe et dans le monde. Il y a eu une forte demande de safran marocain, qui s’est accrue de manière régulière depuis 2009, mais notre production nationale n’était pas suffisante. Depuis, le cours n’a presque pas baissé. Il y a bien l’Inde (deuxième producteur mondial devant la Grèce et le Maroc, ndlr) mais sa consommation est avant tout locale en raison des traditions culturelles indiennes. Son safran s’exporte peu sur le marché international», abonde Driss Samih. «Le prix monte car la production, même s’il y a plus de demandes, reste la même ; elle n’a pas vraiment augmenté. Un bon rendement nécessite un travail sur plusieurs années, de la plantation de la fleur à la récolte du safran. Au Maroc, on est toujours au même rendement, soit 2,5 tonnes par an environ. On ne dépasse jamais les 3 tonnes», observe Samir Farini.

Les intermédiaires, premiers bénéficiaires

«Avant l’accroissement de la demande, le salaire des femmes était d’environ 30, 45 dirhams la journée. Après, il s’est largement amélioré, aux alentours de 100, 120 dirhams, fait savoir Driss Samih. Aujourd’hui, je n’imaginerais pas des femmes qui fourniraient des services à un producteur pour un salaire journalier inférieur à 80 ou 100 dirhams.» C’est que lorsque les prix grimpent, le coût des opérations s’affiche lui aussi à la hausse. «Avec l’augmentation de la superficie des terres, on a du mal à trouver de la main d’œuvre. Son coût a donc augmenté, c’est pourquoi les femmes bénéficient de l’augmentation du prix du safran car elles travaillent avec un salaire plus important», assure cet acteur local.

Pour Samir Farini en revanche, les premiers bénéficiaires du boom du prix de l’or rouge restent les intermédiaires, loin, très loin devant les agriculteurs : «Les producteurs n’y gagnent rien car ils ne possèdent pas de domaine commercial. Les souks, autrement dit le marché local, sont leurs seuls points de vente. Les acheteurs récupèrent ensuite le safran pour les commerciaux, qui les revendent à une clientèle plus aisée, en particulier celle d’Europe et du Moyen-Orient, prête à payer plus cher pour un produit de meilleure qualité.»

Les superficies cultivées de safran ont plus que doublé de 2010 à 2016, selon l’Agence belge de développement. La production a quasiment triplé sur la même période. Rien que dans la région de Taliouine-Taznakht, 6 tonnes ont été produites l’année dernière.

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