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Société Publié

Hirak du Rif : Un signal pour que l’Etat Makhzen devienne un Etat providence

Alors qu’il est salutaire que les frustrations de la jeunesse marocaine, liées à la fois aux profondes inégalités sociales et à la concentration des pouvoirs, soient canalisées politiquement, notamment dans des mouvements sociaux, nombreuses ont été les voix qui ont accusé le Hirak du Rif d’encourager la sédition et la Fitna. Le Mouvement du 20 février et ce Hirak du Rif se ressemblent par les accusions dont ils ont été la cible. Mais de manière plus positive, ils ont au moins deux choses en communs : demander un véritable Etat-Providence en lieu et place d’un Etat-Makhzen, et permettre à ces jeunes militants d’exister à travers la lutte politique qui donne du sens à leur vie. En cela ils font partie d’un plus vaste mouvement social qui travaille en profondeur la société marocaine depuis le tournant du XXIème siècle. Proposition d’analyse.

Temps de lecture: 5'
Jeunes manifestants à Al Hoceima / Ph. Fadel Senna - AFP

Avant même que Zefzafi soit accusé par la vindicte populaire de sédition et d’être un «agent à la solde d’ennemis du Maroc», accusations aussi farfelues qu’infâmantes mais qui sont symboliquement renforcées par la procédure judiciaire à son encontre, on reprochait déjà à ce jeune leader de n’être ni représentatif, ni légitime. Au-delà de possibles manœuvres ayant pour but de le discréditer pour mieux maitriser ce nouveau mouvement rifain, je préfère analyser le fait que beaucoup de Marocains reprennent ces diatribes à leur compte. Cela est symptomatique me semble-t-il d’une angoisse liée à l’émergence soudaine d’un leader qui bouscule l’ordre établi. Nombreux sont ceux, pauvres ou riches, qui se contentent de l’équilibre qui s’est mis en place entre le pouvoir et les forces politiques et sociales. Et le Rif n’échappe pas à cette volonté de quiétude. L’émergence soudaine d’un jeune leader qui n’a pas sa langue dans la poche dérange forcément ce statu quo parce qu’elle suppose potentiellement un nouvel équilibre à trouver, et donc de rebattre les cartes. Cela dérange d’autant plus que cette émergence est le produit d’un processus d’individuation qui, partout dans la société, transforme peu à peu les rapports hiérarchiques.

Les désirs d'émancipation d'une jeunesse

Le Maroc est un pays où la jeunesse est dominante démographiquement mais complétement dominée politiquement et économiquement. Pourtant, sociologiquement, parce que la forme familiale a changé et parce que la société marocaine consacre progressivement depuis l’Indépendance la citoyenneté et son corolaire, la réciprocité, au centre de ses rapports politiques, les jeunes sont de plus en plus agissants. En effet, les membres de la forme familiale actuelle sont beaucoup moins liés entre eux par des intérêts patrimoniaux que dans la famille traditionnelle et de plus en plus intéressés à la qualité de leur relation et à leur volonté de partager leur intimité. C’est ce qui a permis de faire surgir des personnalités propres, car les enfants grandissent dans leur individualité, au sein de leur famille, mais aussi à l’école où ils sont éduqués et évalués individuellement. Les jeunes sont encouragés dès l’enfance à s’émanciper économiquement de leurs parents, à se marier et à quitter le foyer ; bref, «à faire leur vie» comme on dit. C’est d’ailleurs pour cela que le capitalisme marchand leur propose tout un ensemble de produits censés leur permettre de «faire leur vie» et d’affirmer leur personnalité : habits, matériels électroniques, études supérieures ou formations (de plus en plus payantes), voyages, musiques, voitures, crédit immobilier etc.

C’est donc une souffrance terrible pour ces millions de jeunes marocaines et marocains qui n’ont pas les moyens matériels de réaliser leurs projets, car ces réalisations sont associées à leur personnalité, à ce qui fonde leur identité personnelle. Les désirs d’émancipation individuelle sont aujourd’hui très forts dans la jeunesse de notre pays, mais il y a un fossé entre la volonté de «vivre sa vie», de faire des expériences, et la réalité des conditions matérielles. Cela crée des frustrations très fortes. Les faits divers étalés dans les médias dont sont devenus friands les Marocains n’en sont que la partie visible de l’iceberg. Il y a alors une peur qui se diffuse dans toutes les couches de la société, mais qui est encore plus forte chez ceux qui ont peur de perdre leurs privilèges : que les jeunes n’obéissent plus et sortent du rang. Les images d’un Zefzafi qui attaque frontalement dans ses propos les figures de l’autorité, et cela jusqu’à aller perturber un prêche en remettant en cause l’imam, ont été insupportables pour certaines personnes. D’autant plus insupportables que cette remise en cause de l’ordre établi, que les désirs frustrés d’émancipation individuelle amplifient, est médiatisée à grande échelle grâce à ce que l’on nomme communément les «réseaux sociaux». Ce qui signifie qu’un Chinois, un Colombien ou un Hollandais peut avoir accès à ces informations et, en réaction, produire un discours sur le Maroc. D’où l’angoisse de la manipulation de l’étranger…  

Une génération Youtube

Effectivement, avec la globalisation et la contraction du monde qu’elle implique, de nouveaux espaces de confrontations débordent les cadres nationaux institutionnalisés de socialisation et de production identitaire. Dans un monde où la contrainte territoriale n’est alors plus aussi prégnante qu’avant et où les initiatives individuelles et collectives sont importantes, même chez des populations a priori «pauvres» ou «marginales», l'action sociale devient possible partout sur la terre, directement ou à distance, matériellement ou virtuellement. Les progrès de la communication ont donc complexifié la gouvernance au Maroc, car non seulement avec cette jeunesse bouillonnante qui rêve d’émancipation et de réalisation personnelle de nouveaux leaders émergent ci-et-là, mais ce ne sont plus qu'à leurs seuls citoyens que l’Etat marocain doit rendre des comptes, mais potentiellement à une pléthore d'acteurs transnationaux, dont les logiques, les intérêts ou les stratégies se superposent l'espace d'un moment grâce aux «réseaux sociaux». C'est peut-être ce que Bertrand Badie appelle le retour de l’individu sur la scène internationale :

«Les événements internationaux se construisent de plus en plus en fonction de l’évolution des arbitrages que consentent les individus entre leur statut de citoyen qui les lie classiquement à un territoire et leurs identités religieuse, linguistique, familiale ou micro-communautaire qui les conduisent à le transcender ou à l’ignorer.»[1]

C’est ainsi que le mouvement d’Al Hoceima aujourd’hui, comme celui du 20 février hier, s’invite dans nos foyers, sur les smartphones de nos enfants, dans nos discussions de café. Plus encore, il se diffuse partout à l’étranger. Terrible angoisse de penser que nous sommes nus face au monde !

A l’instar de l’angoisse qui a saisi de beaucoup de Marocains, la classe politique est complétement dépassée par ces évolutions qu’elle n’a pas, à quelques exceptions près, su anticiper parce qu’elle ne les a jamais vraiment pensées. Dans la grande équation de l’équilibre politique marocain, si la variable «condition matérielle» est toujours aussi importante, il faut maintenant lui rajouter celle de «l’expérience sociale». Le mouvement social mis en place par la jeunesse marocaine qui lutte pour un Etat-Providence en lieu et place d’un Etat-Makhzen, c’est-à-dire un Etat plus démocratique qui garantisse une intégration sociale de toutes les populations grâce à un système de redistributions socio-économiques et d’infrastructures permettant à tous de se réaliser, ne s’arrêtera pas au Hirak d’Al Hoceima tout comme il ne s’est pas arrêté au Mouvement du 20 Févier. Il est grand temps de mettre à jour nos logiciels au lieu de s’inquiéter des ingérences de l’étranger et de museler notre jeunesse. Affaire à suivre…

[1] Bertrand Badie, La fin des territoires. Essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect, Fayard, 1995, Paris, p. 240-252.

Visiter le site de l'auteur: http://www.gadem-asso.org

15 commentaires
Apero
Date : le 04 juin 2017 à 18h24
Il est déjà bénit, milliardaire, ne se tracasse pas pour son futur. Penses plutôt à ton avenir et celui des pauvres marocains et marocaines obligées de se prostituer pour vivre. Merci
darkvadour
Date : le 02 juin 2017 à 14h28
J'ai une connaissance qui une fois a été renversé par une voiture. Il était grièvement blessé. Une ambulance s'est pointé. Super me direz-vous ... Sauf que les ambulanciers ont d'abords fouillé le type. Dans son portefeuille ils ont retrouvé un relevé bancaire. Ils ont appelé l'agence pour leur demander si monsieur X avant bien de l'agent à la Banque. ça n'est que parce qu'ils ont eu une réponse positive de la banque qu'ils ont pris en charge le blessé. En gros s'il était pauvre il pouvait mourir. C'est incroyable comment un musulman peu penser comme ça?
Citation
"Kouider de ZAIO" à écrit:
Certains commentateurs se prennent pour les génies alors qu'ils n'ont jamais mit les pieds à al Hoceima ou ailleurs au Maroc . Soit ils sont des enfants de bourgeois dans un cocon ne connaissant rien au malheurs de la majorité des marocains , ou des enfants née en Europe ne connaissant que le mois passé tout les 2 ans à la plage , sans rien voir en dehors de cette plage . la réalité est explosive , au Maroc chaque jour que Dieu nous fait sa grâce , le fossé se creuse entre les quelques familles très riche au Maroc et 90% de la population qui vivent avec parfois moins d'un euro par jour , ou 10D/jour . les écoles publiques surchargé avec parfois 60 enfants par classe , l'instituteur ne pouvant rien faire . Des hôpitaux publiques de l'Etat sans aucun médicament , ou parfois les médicaments sont vendu au pharmacien à côte . en cas de blessure ou accident grave même mourant tu dois aller chercher les fils et les seringues et médicaments à la pharmacie avant d'être soigné si le médecin de garde n'est pas de garde dans une clinique privé , payer deux fois une fois par l'Etat une autre fois par la clinique privé . les pauvres ne sont pas éduqué , il ne connaissent pas leurs droits , ils sont bafoué , même si tu connais tes droits , la corruption est tel que le juge et tout les magistrats sont pourri jusqu'à la moelle . LA MANIFESTATION EST LIGITIME , SI LE ROI NE BOUGERA PAS . IL RESQUE L'EMBRASEMENT DANS TOUT LE MAROC .
banou el hellel
Date : le 02 juin 2017 à 13h23
Certains commentateurs se prennent pour les génies alors qu'ils n'ont jamais mit les pieds à al Hoceima ou ailleurs au Maroc . Soit ils sont des enfants de bourgeois dans un cocon ne connaissant rien au malheurs de la majorité des marocains , ou des enfants née en Europe ne connaissant que le mois passé tout les 2 ans à la plage , sans rien voir en dehors de cette plage . la réalité est explosive , au Maroc chaque jour que Dieu nous fait sa grâce , le fossé se creuse entre les quelques familles très riche au Maroc et 90% de la population qui vivent avec parfois moins d'un euro par jour , ou 10D/jour . les écoles publiques surchargé avec parfois 60 enfants par classe , l'instituteur ne pouvant rien faire . Des hôpitaux publiques de l'Etat sans aucun médicament , ou parfois les médicaments sont vendu au pharmacien à côte . en cas de blessure ou accident grave même mourant tu dois aller chercher les fils et les seringues et médicaments à la pharmacie avant d'être soigné si le médecin de garde n'est pas de garde dans une clinique privé , payer deux fois une fois par l'Etat une autre fois par la clinique privé . les pauvres ne sont pas éduqué , il ne connaissent pas leurs droits , ils sont bafoué , même si tu connais tes droits , la corruption est tel que le juge et tout les magistrats sont pourri jusqu'à la moelle . LA MANIFESTATION EST LIGITIME , SI LE ROI NE BOUGERA PAS . IL RESQUE L'EMBRASEMENT DANS TOUT LE MAROC .
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