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Environnement Publié Le 19/05/2017 à 16h30

Baisse des stocks de poissons à Al Hoceima : La faute au «negro» ?

Les pêcheurs de la ville côtière se plaignent des dégâts causés sur leurs filets par les grands dauphins. L’Association de gestion intégrée des ressources (AGIR) pointe un autre facteur.

Les pêcheurs de la ville côtière se plaignent des dégâts causés sur leurs filets par les grands dauphins. / Ph. Chezvlane

Sur la côte méditerranéenne d’Al Hoceima, les pêcheurs grondent contre le loup blanc. C’est que l’animal est connu de tous : le grand dauphin, ou «negro», comme l’appellent les pêcheurs espagnols, leur cause bien des tracas. Depuis 2010, ses attaques contre les filets des sardiniers ont explosé, contribuant à la sévère crise de la pêche locale, lit-on dans un reportage de l’AFP.

«Quand il attaque, il ne nous reste parfois que 10 à 20 caisses de sardines, avec à chaque fois de gros dégâts dans les filets», déplore Saïd Shaib, 44 ans, patron de pêche et sardinier. Un spécialiste de la faune locale avance une explication : «Sa taille lui donne une grande force pour déchirer les filets. Cet animal est très intelligent. Il attaque pour se nourrir. Mais peut-être aussi pour libérer les sardines...» Les statistiques officielles traduisent l’impact de ces attaques : depuis 2011, les prises à Al Hoceima ont été divisées par deux, passant de 8 972 tonnes à 4 576 tonnes par an.

Le phénomène a pris une telle ampleur qu'il a entraîné l'exode de bateaux d’Al Hoceima vers les ports de l'Atlantique. A l'image de Saïd, pour qui la sardine «n'était plus rentable», d'autres armateurs ont revendu navires et filets pour se reconvertir dans la pêche à la palangre (ligne).

«Les dauphins existaient déjà bien avant les humains»

Dans cette région frondeuse, encore sous le choc de la mort en octobre d'un vendeur illégal de poisson broyé accidentellement dans une benne à ordures, le negro alimente les rancœurs. «Ils avaient le même problème en Espagne avec le negro, ils ont commencé à les tuer. Pourquoi on fait pas ça nous ?», s'interroge un pêcheur.

Contacté par Yabiladi, Houssine Nibani, président de l’Association de gestion intégrée des ressources (AGIR) à Al Hoceima, reste sceptique : «Je ne suis pas sûr que l’Espagne ait donné son feu vert pour tuer le dauphin ; elle aussi est signataire de l’Accobams.» L’Accord sur la conservation des cétacés de la Mer noire, de la Méditerranée et de la zone Atlantique adjacente a été ratifié en 1999 par le Maroc, qui en assure la présidence tournante depuis novembre 2013 jusqu’en novembre prochain.

A l’interaction entre les pêcheurs et le mammifère, Houssine Nibani oppose une autre explication : «Le problème, c’est la diminution des ressources. Les filets sont rallongés pour pouvoir attraper plus de poissons. Plus le filet est long, plus le risque d’entrer en contact avec l’animal augmente. De ce fait, lorsqu’il est à proximité des filets, il a tendance à se ‘servir’ dans le lot pour se nourrir.»

Même sur l’épuisement des réserves marines, Houssine Nibani tempère : «Quand on parle de diminution des ressources, il faut être relatif : la Méditerranée, ce n’est pas l’Atlantique ; c’est une mer pauvre. La Méditerranée marocaine est d’ailleurs plus riche que la Méditerranée européenne.» De plus, l’activité des sardiniers peut être non durable, relève le président d’AGIR. «Avant, les pêcheurs pouvaient sortir jusqu’à trois fois par nuitée. Il ne faut pas mettre tous ces problèmes sur le dos des dauphins, qui existaient déjà bien avant les humains. C’est l’activité non durable qui, à la longue, a augmenté ces pertes. La ressource, si on ne la préserve pas, elle ne se maintient pas.»

Un poisson adulte a déjà pondu «au moins 1 million d’œufs»

Cette activité non durable, Houssine Nibani l’impute à la longueur des filets des pêcheurs marocains, encore plus longs, dit-il, que ceux de leurs collègues espagnols («400 mètres pour les leurs, contre 800 pour les nôtres !»). L’interaction entre l’homme et le dauphin doit être palliée par «des filets plus solides» : «Le ‘negro’ est un animal à dents. Si les filets sont plus solides, il ne pourra pas les déchirer. Moins on a de ressources, plus on cherche des techniques pour pêcher ce qui reste ; ce n’est pas durable. Si on met au point d’autres dispositifs pour attraper encore plus de poissons, on va risquer d’en avoir encore moins.»

Un argument que remet en cause une source au sein de délégation du ministère de l’Agriculture et de la pêche maritime à Al Hoceima. «Ce sont des sardiniers qui utilisent des sennes pour la pêche des petits pélagiques (poisson qui vit dans les eaux proches de la surface ou entre la surface et le fond, ndlr). On ne peut pas dire qu’ils augmentent la longueur des filet car celle-ci dépend du tonnage (mesure du volume d’un bateau) des navires. En fonction de la taille, ces derniers ne peuvent supporter une longueur plus grande que leur volume», nous confie ce responsable ayant requis l’anonymat.

Surtout, le président d’AGIR insiste sur l’importance de respecter les délais de reproduction des poissons avant de lever l’ancre. «Un poisson adulte a déjà pondu au moins 1 million d’œufs. Si on pêche les poissons dont la taille est supérieure à celle minimale requise, on est sûr qu’ils ont déjà pondu au moins 1 million d’œufs. Nos lois doivent faire en sorte que les mailles des filets ne prennent pas de poissons lorsqu’ils sont encore dans une phase juvénile, qu’on ne pêche pas pendant la période de reproduction et dans les zones de reproduction», rappelle-t-il.

A titre d’exemple, les chalutiers se rendent dans la baie d’Al Hoceima et pêchent les larves, raconte Houssine Nibani. «Si on les laissait atteindre l’âge adulte, les poissons auraient suffisamment le temps de pondre. Les stocks seraient ainsi assurés.»

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