Menu

Archive Histoire Publié

16 mai 1930 : Le «Dahir berbère», première tentative coloniale pour diviser le peuple marocain

Le 16 mai 1930, les autorités coloniales françaises au Maroc promulguent le Dahir du 17 hija 1348, communément appelé «Dahir berbère». Un décret royal signé par le sultan Mohammed ben Youssef, le futur roi Mohammed V, qui s’intéresse au fonctionnement de la justice dans les tribus de coutume amazighe. C'est aussi le tout premier catalyseur et l’une des étapes centrales du nationalisme marocain. Histoire.

Temps de lecture: 4'
Apprentissage du Coran dans une école coranique au Maroc. / Photo d'illustration

Au lendemain de la signature du Traité de Fès, la France coloniale procède à l’instauration d’une politique de ségrégation raciale entre Amazighs et Arabes suite à plusieurs études menées sur les Amazighs. Après avoir instauré des écoles franco-berbères puis resserré l’étau sur les écoles coraniques, la résidence générale promulgue le «Dahir berbère» le 16 mai 1930 (17 hija 1348).

La France voit là un moyen de préserver l’autonomie traditionnelle des Amazighs, essentiellement dans le domaine juridique. En fait, c’est la goutte qui fait déborder le vase, la ségrégation raciale dans la société marocaine ayant commencé dès les premiers mois du protectorat français. Concocté par la résidence générale pendant plusieurs années et promulgué sous le mandat de Lucien Saint, le Dahir est officiellement publié en 1930 avant d’être retiré par les autorités coloniales en 1934.

«Diviser pour mieux régner»

Nous sommes en 1912. Quelques mois seulement après la nomination d’Hubert Lyautey en tant que nouveau commissaire résident général du protectorat français au Maroc, la campagne de pacification des tribus marocaines est lancée simultanément dans plusieurs régions du Maroc. Les premiers affrontements permettent alors aux autorités coloniales d’affiner leurs techniques, et surtout leur approche. Une correspondance de Lyautey datant du 13 juillet 1913, cité dans le tome 5 des «Mémoires du patrimoine marocain» (Editions Nord Organisation, 1986), conforte cette thèse. Le résident général y exhorte en effet ses collaborateurs à «établir des recherches permettant de déterminer une stratégie et une manière d’approcher ces habitants». C’est ainsi que les recherches sont lancées.

Dans un des rapports établis par le général Paul Henrys, ce dernier réaffirme aussi «la nécessité d’étudier les Amazighs afin de préserver leurs coutumes et de les approcher des autorités françaises». La France prévoyait d’instaurer une séparation entre Arabes et Amazighs dans la société marocaine, faisant sienne l’adage «diviser pour mieux régner».

En janvier 1915, un Comité d'études berbères voit le jour sous la présidence d’Henri Gaillard, alors secrétaire général du gouvernement chérifien et de Loth Biarnay, chef du service de l’Enseignement, lit-on dans un document de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM). Le texte est un résumé de plusieurs études de la société «berbère» marocaine, qui examine les modes de vie, les habitations et la place de la femme amazighe jusqu’aux chants et coutumes juridiques.

Un élève et un professeur dans une école berbère à Azrou. / Ph. «Mémoires du patrimoine marocain»Un élève et un professeur dans une école berbère à Azrou. / Ph. «Mémoires du patrimoine marocain»

Instauration des écoles franco-berbères

Sur la base des travaux de plusieurs commissions dont le Comité d’études berbères, le Maroc est divisé en six grandes parties. Parallèlement, les études menées par les autorités coloniales révèlent que seulement moins de 15% des tribus sont d’origine arabe, qu’environ 40% des tribus amazighes ont été «arabisées» et qu’environ 45% des tribus sont berbères. De quoi asseoir toute une politique de ségrégation raciale sur les Marocains.

Tout d’abord, les autorités coloniales instaurent dès 1923 des «écoles franco-berbères», un outil de propagande qui doit servir la nouvelle politique coloniale pour maintenir la séparation et renforcer les différences linguistiques, religieuses et sociales dans les rangs du peuple. En 1923 donc, les toutes premières écoles ouvrent leurs portes, notamment à Icheqren (près de Khénifra) et Zayan. En 1930, soit l’année de promulgation du Dahir berbère, la France dispose déjà de 30 écoles franco-berbères dans le royaume.

En marge de la création de ces établissements, l’étau se resserre sur les écoles corniques. A long terme, le protectorat ambitionnait également d’entamer une large campagne d’évangélisation dans le Grand Maghreb. En 1931, le journal français L’Humanité rapporte, selon les «Mémoires du patrimoine marocain» (tome 5), «la conversation au christianisme de 1 000 personnes en Algérie, l’inauguration d’églises au Maroc et la traduction du Nouveau Testament en berbère». Une année plus tard, une «Commission d’étude de la réglementation de la justice berbère» livre ses premiers résultats :

«Il n’y a aucun inconvénient à rompre l’uniformité de l’organisation judiciaire de la zone française ; dès lors qu’il s’agit de renforcer l’élément berbère, en vue du rôle de contrepoids qu’il peut être appelé à jouer, il y a même un avantage certain, du point de vue politique, à briser le miroir.»

Ceci dit, la scission de la société marocaine - un Maroc où est appliquée la «justice coutumière berbère» et un autre où c’est la législation islamique qui prévaut - ne date pas de 1930. Le 11 septembre 1914 déjà, un Dahir signé par Lyautey avait pour but d’adapter la «justice berbère» aux conditions propres de l’époque.

Les étudiants d'une école berbère au Maroc. / Ph. «Mémoires du patrimoine marocain» Les étudiants d'une école berbère au Maroc. / Ph. «Mémoires du patrimoine marocain»

Ce n’est qu’en 1923 que les autorités coloniales décident d’accélérer leur politique. «La réalisation d’un tel plan avait commencé en 1923. On avait demandé à Louis Massignon de superviser l’installation de ces écoles. Mais les résultats ne furent pas à la hauteur de ces ambitions : en 1930, 20 écoles avaient été créées mais ne scolarisaient que 700 élèves», explique l’historien Gilles Lafuente dans un article intitulé «Dahir berbère», publié dans l’Encyclopédie berbère (Edisud, 1994). Les Marocains, exacerbés par cette atteinte à la société et cette «croisade» menée contre l’islam, n’attendent qu’un élément déclencheur de la colère : la promulgation du «Dahir berbère».

La récitation du «Latif» pour préserver l'unité du peuple

Signé par le sultan Mohammed ben Youssef, alors âgé de 20 ans à peine, fraîchement propulsé à la tête du pays, le Dahir provoque la grogne des Marocains. La toute première manifestation populaire commence en juin 1930. A l’origine de la mobilisation, Abdellatif Sbihi, leader des «Jeunes Marocains de Salé» et ex-traducteur dans l’administration commença le décryptage du Dahir pour les jeunes marocains au collège Moulay Youssef à Rabat, rapporte Gilles Lafuente. A partir du 20 juin 1930, les Marocains entament quotidiennement la récitation du «Latif» dans les mosquées du royaume. Un prêche demandant au «Tout Miséricordieux» d’éviter toute division entre Arabes et Amazighs. Gilles Lafuente rapporte aussi :

«Le 6 octobre (de la même année, ndlr) une circulaire du Résident Général donnait des instructions très nettes concernant le prosélytisme fort peu discret des missionnaires chrétiens. Bien qu’elles fissent la sourde oreille devant les protestations qui émanaient de tout le monde arabe, les autorités du Protectorat ne pouvaient cacher leur embarras et leur impuissance à arrêter cette campagne.»

Un dahir datant du 8 avril 1934 abroge celui du 16 mai 1930 et uniformise les juridictions des Pachas et des Caïds. Il accorde aussi au Haut Tribunal Chérifien toute compétence pour juger des crimes commis en pays de coutume. Mais ce que les autorités coloniales ne savent pas encore, c’est que «le Dahir berbère» constituera le tout premier catalyseur et l’une des étapes centrales du nationalisme marocain. 

Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com