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Sciences Publié

A qui appartient réellement le patrimoine archéologique et paléontologique du royaume ?

C’est une vente qui n'aura pas laissé insensible une partie des Marocains. Evidemment, le squelette du dinosaure découvert au Maroc et qui sera vendu le 7 mars prochain à Paris n’a pu laissé la communauté scientifique et culturelle indifférente. Une vente qui soulève des questions sur le cadre législatif concernant le patrimoine archéologique et paléontologique marocain. Détails.

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La vente du squelette aura lieu le 7 mars prochain à Paris. /Ph. DR

Le fameux squelette d’un plésiosaure découvert au Maroc en 2011 va être vendu dans les prochains jours à l’hôtel Drouot à Paris. Supervisée par la maison de vente aux enchères Binoche et Giquello, la vente «n’a rien d’illégal», nous assure Maitre Alexandre Giquello, le commissaire-priseur.

Or, ces déclarations suscitent indignation et révolte dans la communauté scientifique et culturelle du royaume. Notamment car la découverte s’est faite sur le territoire national mais aussi par le fait «que cette espèce n’existait nulle part ailleurs qu’au Maroc il y a 66 millions d’années», s’insurge Abdellah Alaoui, directeur du Patrimoine au ministère de la Culture.

Le fossile, de la famille des Zarafasaura, baptisé le monstre du Loch Ness, avait été découvert en 2011 dans les mines de phosphate de Khouribga par une équipe de paléontologues italiens. Aujourd’hui, le spécimen se retrouve aux enchères à Paris après avoir été en Italie. Cette vente n’est pas une première puisqu’une histoire similaire d’un squelette d'un Spinosaurus avait déjà fait écho en novembre 2009 et notamment par la vente relatée le 30 novembre de la même année. Comment ceci a-t-il pu se reproduire ?

La paléontologie, un secteur touché

Contacté par Yabiladi, Abdellah Alaoui est formel : «le fossile n’a pas pu quitter le territoire sans aucune autorisation administrative. Or, cette autorisation, nous au ministère de la Culture nous ne l’avons jamais délivrée».

«Toute découverte faite sur le territoire du royaume est un bien public marocain, le fossile appartient donc à tout le monde, c’est du patrimoine paléontologique national. Il y a le patrimoine géologique national et le patrimoine paléontologique national.»

Abdellah Alaoui évoque toutefois un cas exceptionnel : «Un fossile ne peut quitter le territoire sauf cas exceptionnel, notamment dans le cadre d’une étude ou d’une recherche scientifique par exemple». D’après lui, seule l’enquête pourra élucider les circonstances dans lesquelles le fossile de l’animal a pu se retrouver dans un premier temps en Italie et finir à Paris pour être vendu aux enchères, «mais si nous n’avons pas donné d’autorisation, il n’a pu être exporté que clandestinement ou alors c’est un autre département ministériel qui aurait fait une erreur dans ce dossier», affirme-t-il. Le directeur du Patrimoine au ministère de la Culture assure que ce département attend «aujourd’hui les résultats de l’enquête qui est en cours car nous avons saisi les autorités compétentes et nous avons fait les démarches nécessaires et pris les mesures pour arrêter cette vente».

Ainsi, le dossier est désormais aux mains de la justice, particulièrement pour mettre en lumière «auprès des Affaires étrangères et le ministère des Finances ce qui s’est réellement passé au niveau de la douane». Abdellah Alaoui finira sur l’aspect législatif de la question en nous assurant «que personne n’a le droit, par exemple, d’exporter un vautour ou une tortue, c’est pareil pour ce fossile, c’est un bien public propre au royaume». Les résultats d’enquête révéleront donc des zones d’ombre entourant cette vente.

Dans le cadre de la législation en vigueur concernant la question, un avocat au barreau de Casablanca ayant requis l’anonymat, explique que «la protection des monuments historiques et archéologiques suscite plusieurs questions sur l’origine du droit du patrimoine et son mode d’application». Un point qui révèle donc des faiblesses relatives au sujet.

L’archéologie n’est pas épargnée

L’archéologie est aussi un secteur ne connaissant pas de loi pouvant préserver et protéger les différentes découvertes. En effet, contacté par Yabiladi, Abdeslam Mikdad de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) de Rabat appuie le caractère illégal de la vente du fossile. «Nous sommes spécialiste dans l’Homme c’est-à-dire il y a 4 millions d’années, mais ce que je peux dire aujourd’hui, c’est qu’il n’y a aucune loi concernant les fossiles. Ceci dit, c’est en cours d’élaboration et elle pourrait être effective prochainement», nous explique-t-il.

D’après notre interlocuteur, «même les bazaristes vendent des fossiles alors qu’ils font partie du patrimoine national, il faudrait une loi relative à la préservation et la protection archéologique et paléontologique des biens matériels et immatériels du royaume», développe-t-il.

Les archéologues ont malgré tout une loi qui protège leurs découvertes archéologiques mais elle reste dépassée. Selon le membre de l’INSAP, «il existe la loi 22-80 mais elle est ancienne et elle ne répond plus efficacement aux besoins et aux attentes actuels». Selon cette même loi relative à la conservation des monuments historiques et des sites, des inscriptions, des objets d'art et d'antiquité promulguée par le dahir n° 1, d'après Abdeljalil Bouzouggar, archéologue également contacté par Yabiladi, : «il est strictement interdit d'effectuer des fouilles archéologiques sans autorisation officielle et il est également interdit d'exporter sans autorisation tout objet ou collection d'intérêt historique, archéologique, anthropologique ou intéressant les sciences du passé et les sciences humaines en général sans autorisation officielle. Selon la même loi, de tels objets ou collections, quelles que soient les conditions de leur découverte, restent la propriété de l'Etat. La vente du squelette du dinosaure en question est donc illégale». 

Et Abdeslam Mikdad de terminer :

«Tout ce qui est découvert sur le sol marocain revient à la propriété du pays, l'exporter sans aucune autorisation est totalement illégal. Il faut donc punir ces gens-là.»

Et d’ailleurs à cet égard, la paléontologie n’est pas le seul secteur touché. Des outils archéologiques, utilisés au Maroc chaque jour, seraient vendus sur internet aux Etats-Unis, indique ce membre de l’INSAP. Un autre type de vente illégale qui se fait avec des objets en provenance du Maroc et ce, à des prix exorbitants.

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