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Politique Publié

Feu M’Hamed Boucetta et l’Organisation de l’Unité africaine, une histoire racontée par l’ex-ambassadeur Talal Rhoufrani

Maître M’hamed Boucetta vient de nous quitter après une longue vie intimement liée aux vicissitudes qui ont marqué le dernier siècle de l’histoire de notre pays. Outre sa notoriété en tant qu’avocat et homme politique, il était aussi une des grandes figures de notre diplomatie dont il a assumé la charge à deux reprises. L’ex-ambassadeur Talal Rhoufrani revient, dans cette tribune, sur un épisode marquant de la diplomatie marocaine en Afrique.

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Feu M'Hamed Boucetta, ancien secrétaire général du Parti de l'Istiqlal, décédé dans la nuit du vendredi au samedi. / Ph. Challenge

C’est dans la nuit du vendredi au samedi que feu M’Hamed Boucetta, avocat, homme politique et figure de proue du parti de l’Istiqlal s’est éteint à Rabat. Il était l'une des grandes figures de notre diplomatie dont il a assumé la charge  à deux reprises. D’abord, en tant que secrétaire d‘Etat aux Affaires Etrangères dans le gouvernement Balafrej (12/05 au 23/12/1958) puis comme ministre d’Etat aux Affaires étrangères et à la coopération (MAEC) dans celui d’Ahmed Osman (10/10/1977 au 29/11/1983).

C’est au cours de son second passage à la tête du MAEC que l’auteur de ces lignes, alors conseiller-second de l’ambassadeur du royaume au Kenya, a eu le privilège de le côtoyer «sur le terrain», sur l’un des fronts les plus chauds pour notre diplomatie à l’époque : celui de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) ancêtre de l’actuelle Union africaine. Pour le jeune diplomate que j’étais alors, Me Boucetta avait la stature d’un véritable homme d’Etat, patriote et imbu d’humanisme, doué de facultés oratoires remarquables, d’une rigueur et d’une intégrité intellectuelles rares, qui forçait le respect et l'admiration de ses homologues, y compris dans le camp adverse.

Les diplomates marocains face aux tentatives d'imposer le Front Polisario

L’un des épisodes mémorables de ma relation avec cette personnalité hors du commun a eu lieu en février 1982 à Nairobi, capitale du Kenya qui assurait la  présidence en exercice de l’OUA, après en avoir abrité le 18ème sommet en juin 1981. Un sommet lors duquel Sa Majesté Hassan II avait annoncé son acceptation d’une solution référendaire au problème du Sahara. Le Comité de mise en œuvre (CMO) de cette solution mis en place par le Sommet y tenait sa deuxième réunion pour définir les modalités d’instauration d’un cessez-le-feu et d’organisation du référendum (*).

Le contexte international de l’époque était marqué par la guerre froide qui faisait rage sur le continent par pays africains interposés, entre les puissances occidentales menées par les Etats-Unis d’un côté et l’ex-URSS et ses satellites de l’autre. L’Algérie et la Libye «socialistes» arrachaient ainsi, dans un mouvement quasi-irréversible, à coup de mallettes de pétrodollars et de menaces à peine déguisées de coup d’Etat, des reconnaissances successives de leur rejeton polisarien. En outre, depuis le Sommet africain de Freetown (Sierra Leone, 1979), la pression de nos adversaires se faisait de plus en plus forte pour amener l’OUA, dans sa recherche d'une solution au conflit, à adopter leur point de vue et imposer le Front Polisario face au Maroc, de manière à ce que l’Algérie puisse continuer dans son jeu de «partie intéressée uniquement motivée par la défense des nobles principes des Nations Unies».

Dans la conduite de ses travaux, le CMO devait entendre les délégations mauritanienne et algérienne, menées respectivement par les présidents Ould Haidallah et Chadli Benjedid, avant de recevoir celle du Maroc dirigée par le ministre M’Hamed Boucetta et comprenant le général Ahmed Dlimi et une poignée de diplomates.

Le sang-froid et la placidité de feu M'Hamed Boucetta

Dans la suite d’hôtel du ministre Boucetta où la délégation au complet attendait d’être convoquée par le Comité, la tension et la nervosité étaient à l’extrême, tellement les nouvelles qui lui parvenaient du «Kenyatta Conference Center» étaient alarmantes : plusieurs des membres du CMO, notamment le président Shehu Shagari du Nigeria, se laissaient apparemment convaincre par les arguments de nos adversaires faisant du Maroc et du Front Polisario les seules parties au conflit. Tandis que les diplomates aiguisaient l’argumentaire du Maroc, le général Dlimi enchainait les cigarettes sans intervenir dans la discussion, se contentant de lancer quelques boutades de temps à autre. La présence du commandant des FAR dans la zone sud parmi la délégation visait surtout à démontrer la volonté et la disposition du Maroc à coopérer pleinement et à faciliter la mission de l’OUA au Sahara, notamment dans sa dimension militaire.

Pendant ce temps, Me. Boucetta faisait montre d’un sang-froid et d’une placidité exemplaires. S’enfermant longuement dans sa chambre, il restait en contact permanent avec le Souverain par téléphone et par messages écrits via notre Ambassade. Quand vint le tour de notre délégation de se présenter devant le CMO tard dans la soirée, nous pouvions croiser dans le «Conference Hall» des diplomates algériens qui jubilaient déjà de leur prochain triomphe. Aussitôt la séance ouverte, le président nigérian et d’autres membres pro-algériens du Comité se sont relayés pour «asséner» les arguments de nos adversaires, mettant en avant la représentativité du Front Polisario avec lequel le Maroc devrait négocier directement pour la réalisation du cessez-le-feu et du référendum.

Tournure inattendue des événements

Dans son intervention improvisée, jetant par intermittence un regard sur des notes manuscrites, Me Boucetta s’est employé à réfuter ces arguments l’un après l’autre. Soulignant d’abord que la résolution 103 du Sommet de Nairobi sur la question du Sahara parle des parties au conflit sans les nommer, il a ensuite rappelé la genèse et la nature du conflit, insistant sur le manque de représentativité du Polisario ainsi que sur le rôle fondamental de l’Algérie dans la création de ce conflit artificiel et sa persistance. A un moment de sa plaidoirie magistrale, Me. Boucetta a lancé aux hauts dignitaires africains :

«Et les 110 militaires algériens capturés par les FAR à Amgala, à l’intérieur du Sahara en janvier 1976, ne sont-ils pas la preuve irréfutable de l’implication directe de l’Algérie dans ce conflit régional ? Qu’allons-nous en faire ? Avec qui devons-nous discuter de leur sort ? Certainement pas avec le Polisario.»

Ces déclarations ont marqué un tournant dans le déroulement des travaux du Comité. Le président Shagari qui exerçait un ascendant sensible sur ses pairs africains a demandé à Me. Boucetta plus de détails sur cette bataille d’Amgala, ce qui permit au chef de la délégation marocaine de s’étendre plus encore sur cet aspect du fourvoiement algérien. Aussitôt après, le président Arap Moi du Kenya et du CMO a suspendu la réunion en annonçant que le Comité allait entendre de nouveau la délégation algérienne le lendemain. Le matin suivant, on a appris que le président Benjedid, furieux quant à la tournure inattendue des événements et dépité de ne pas avoir obtenu gain de cause, a quitté précipitamment le lieu de la réunion directement vers l’aéroport. (**)

La délégation marocaine a pu ainsi déjouer les manœuvres de ses adversaires, évitant au Comité de l’OUA de s’enliser dans un terrain dangereux pour le succès de sa mission. Finalement, le CMO a adopté au cours de cette deuxième journée de sa réunion, des mesures très avancées qui précisaient en détail les modalités d’application du cessez-le-feu et d’organisation du referendum prévu par le Sommet de Nairobi.

(*) Le CMO était composé des chefs d’Etat de 7 pays: Guinée, Kenya, Mali, Nigéria, Sierra Leone, Soudan et Tanzanie. Il avait tenu une première réunion à Nairobi en août 1981 avec la participation effective de S.M. Hassan II.

(**) La revanche de nos adversaires ne s’est pas fait attendre : quelques jours après, la pseudo-rasd était invitée par M. Edem Kodjo, alors Secrétaire général de l’OUA, à participer à la réunion ministérielle consacrée aux questions administratives et financières, plongeant l'Organisation dans  une impasse qui a duré près de deux ans.

Tribune

Talal Rhoufrani
Ancien ambassadeur du Maroc
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