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Société Publié

Migration : Durcir la politique des visas « serait totalement contraire aux intérêts du Maroc » [Tribune]

L’étude «Les migrants subsahariens au Maroc : enjeux d’une migration de résidence» publiée par Fouzi Mourji, Jean-Noël Ferrié, Saadia Radi, Mehdi Alioua, enseignants chercheurs à l’Université Internationale de Rabat, grâce au financement de la Fondation Konrad Adenauer et la collaboration de jeunes étudiants en économétrie, démontre que la fermeture des frontières de l’Union Européenne est efficace : les Subsahariens qui veulent améliorer leurs conditions de vie lui préfèrent de plus en plus le Maroc. Ce phénomène représente, selon les auteurs, une opportunité pour le Royaume qui aspire à devenir une puissance régionale. Extrait.

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«Les politiques européennes de restriction drastique de l’immigration ont bien un impact [sur le Maroc] : elles détournent partiellement les flux migratoires lorsqu’il existe un objectif substituable. Cette transformation est d’importance ; elle accompagne un ensemble de dynamiques et d’orientations que connaît simultanément le pays.

La première de celles-ci est la redéfinition cosmopolite de l’identité marocaine par la Constitution du 29 juillet 2011, comme l’indique l’alinéa 2 de son préambule : «… Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes araboislamique, amazighe et saharo-hassani, s‘est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.»

La deuxième est la réorientation de la politique étrangère vers l’Afrique subsaharienne par rapport à laquelle le Maroc aspire à devenir une puissance régionale. La troisième est la promotion d’un islam malékite marocain modéré en rupture avec l’islam salafiste et wahhabite. La quatrième – plus ancienne – est la pénétration de la culture des droits de l’homme et de l’Etat de droit. Ce sujet demeure toujours quelque peu polémique, mais, si l’on peut regretter les lenteurs et les dysfonctionnements de ce processus, la posture consistant à prétendre que rien n’a changé est tout simplement indéfendable. Aujourd’hui, le référentiel des droits de l’homme est devenu irréfragable.

Mais revenons aux trois premières orientations, car elles structurent, cumulées, un positionnement remarquable et, souvent, sous-estimé. En se redéfinissant comme puissance régionale, le Maroc est en train de développer une politique étrangère dans laquelle ses autres identités proclamées, «maghrébine» et «arabo-musulmane», ne sont précisément plus les déterminants de ses choix. Une fois de plus, il apparaît que l’on fait d’abord la politique étrangère de sa géographie ; or, les frontières du Maroc – Sahara algérien compris – sont essentiellement africaines. Les conséquences de cette orientation majeure sont que le Maroc doit traiter d’une certaine manière les migrations subsahariennes, notamment en ce qui concerne la politique des visas, que l’Europe le presse de durcir. Cette option serait totalement contraire à ses intérêts.

Diplomatie & migrations

La politique des visas de la plupart des pays européens est, on le sait, déterminée non par les intérêts diplomatiques objectifs de ceux-ci – vis-à-vis desquels elle s’avère, en fait, des plus fâcheuses –, mais, en tout premier lieu, par les craintes électorales des acteurs politiques. En effet, l’attractivité d’un pays en termes économique et culturel – bref ce qui ressort de sa politique d’influence – est fortement corrélée à son attractivité migratoire. On peut difficilement attirer en excluant les flux humains, dire «aimez-nous», «faisons des affaires ensemble» et, en même temps, «restez chez vous».

En d’autres termes, on ne peut sérieusement attirer en fermant les portes et en faisant subir à ceux que l’on autorise finalement à entrer une affligeante série de petites humiliations préalables. Pourquoi ? Parce qu’ils finissent par tourner leurs regards ailleurs. La Turquie a beaucoup fait pour sa popularité dans le «monde arabe» en autorisant l’entrée sur son territoire sans visa. Certes, la situation de domination des grands pays européens, notamment la France, est telle que les conséquences négatives de cette politique étrangère dictée par des considérations domestiques demeurent, pour l’instant, sinon marginales, du moins relativement faibles.

Il n’en serait pas de même du Maroc, qui aspire, lui, à acquérir une position et doit donc veiller à accroître son attractivité. De ce point de vue, le différentiel des politiques migratoires est particulièrement important. C’est, au sens propre du terme, un avantage comparatif. Cette option apparaît d’autant plus facile à mettre en oeuvre que, dans l’état actuel des choses, la migration n’est pas un sujet de débats politiques et de concurrence entre les partis. Le Maroc peut donc faire, dans ce domaine, une politique étrangère conforme à ses intérêts.»

Extrait de l’Introduction de l’étude «Les migrants subsahariens au Maroc : enjeux d’une migration de résidence»

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