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Société Publié Le 27/09/2016 à 13h35

Journées européennes du patrimoine : Quand « l’histoire pour comprendre » rencontre le « faire pour apprendre »

A l’invitation de la Mosquée Mohammed VI de Saint-Etienne, pour les Journées européennes du patrimoine organisée les 17 et 18 septembre dernier, la conservatrice du Musée du judaïsme marocain de Casablanca, Mme Zhor Rehihil, a donné une conférence intitulée «Musée du judaïsme Marocain : un musée juif dans un pays musulman, entre défis et mission». Cette conférence se tient en France, dans le contexte politique et sécuritaire que l’on connaît...

La 33ème édition des Journées européennes du patrimoine s'est déroulée les 17 et 18 septembre dernier. / Ph. L'internaute

Un contexte dans lequel penser le vivre ensemble et une coexistence pacifiée reste primordial. L’angle qui a été choisi fait de l’histoire, non pas une discipline académique, mais une partenaire de l’action publique pour le développement humain.

En tant qu’entité de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, l’expérience et le travail «hors les murs» du Musée ont été exposés, par la restauration des synagogues et cimetières juifs. Coopérer avec l’Unesco, les fondations étrangères et marocaines, avec la société civile marocaine et ses différents métiers, dans une démarche «d’aller vers», c’est là une manière de rappeler le rôle civique et citoyen des sciences historiques et des métiers du patrimoine.

La valorisation des métiers de la restauration permet de ne pas en rester au pouvoir des mots et à l’impact des images, dans la transmission pédagogique. Par la restauration et donc les savoirs de la main, c’est le «faire pour apprendre» qui rencontre «l’histoire pour comprendre».

Un lien entre quête existentielle et utilité sociale

Dans l'iconographie extrêmement riche des réhabilitations de synagogues et cimetières juifs du Maroc qui a été présentée, pointe l'importance du caractère patrimonial et culturel de tels chantiers de restauration. Le discours royal, rappelé à cette occasion, du roi Mohammed VI en 2013 à Fès, le précise en ces termes. [Extrait] «C'est précisément cette particularité hébraïque qui constitue aujourd'hui, ainsi que l'a consacré la nouvelle Constitution du Royaume, l'un des affluents séculaires de l'identité nationale, et c'est pourquoi Nous appelons à la restauration de tous les temples juifs dans les différentes villes du Royaume, de sorte qu'ils ne soient plus seulement des lieux de culte, mais également un espace de dialogue culturel et de renouveau des valeurs fondatrices de la civilisation marocaine».

Dans le contexte de la coexistence des populations de multiples origines dans les sociétés européennes, à l’heure de l’état d’urgence qui se prolonge en France, cette conférence peut ouvrir des hypothèses de travail par l’histoire et l’action culturelle. Elle permet d’apprécier le lien ténu entre la quête existentielle (quel sens donner à sa vie) et l’utilité sociale (quoi faire de sa vie) dans les parcours personnels, et ce afin d’étayer les démarches de prévention des politiques publiques.

La quête existentielle est la manière d’agencer et de faire tenir ensemble, le particulier et le collectif, le personnel et le général. C’est prendre la crise identitaire, au sens de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, comme «un indice attendrissant et puéril que nos petites personnes approchent du point où chacune doit renoncer à se prendre pour l’essentiel». Pour autant, si l’identité collective prend toute la place, alors nous entrons dans le conflit, jusqu’à la négation, du pluralisme en soi et en l’autre.

Les travaux internationaux, notamment ceux de Jocelyn Bélanger sur les enjeux de la radicalisation politico-religieuse, s’accordent justement sur ce point : ils montrent comment «les entrepreneurs de radicalisation» offrent une réponse aux quêtes existentielles que sont la recherche d’idéal (ce qui me fait agir) et la question identitaire (ce que je suis). Ils structurent, en instrumentalisant la foi religieuse, la quête de sens d’un individu, qui disparaît dans l’obligation de faire, être utile et dévoué à la seule idéologie de son groupe. Ils sont peu à peu endoctrinés pour œuvrer par l’économie domestique (pour les femmes), la propagande, l’économie de la guerre (les hommes mais pas seulement) ou la médecine de guerre.

Elargir l’accès aux arts et au patrimoine culturel et cultuel

Un tel mécanisme de pensée, a pour objectif de nier ces réalités historiques de cohabitations millénaires et pacifiées entre groupes ethniques ou confessionnels. Ces échanges entre les deux rives de la Méditerranée pour l’entretien de ce patrimoine éclairent sous un autre jour les quêtes existentielles, qui lorsqu’elles s’enraillent, sont aussi des «troubles de l’agir». En somme, la coalition pour détruire plutôt que l’alliance pour restaurer ou entretenir.

L’«endoctrinement», ou tout simplement l’oubli , n’a pas que des ressorts «cognitifs» ; voilà un des apports de ce témoignage du travail du Musée du judaïsme marocain de Casablanca. Transmettre cette réalité demande plus que le rétablissement de la vérité historique et le respect dû aux prédécesseurs. Elle devient source de fierté structurante, quand les arts, l’artisanat, le patrimoine culturel et cultuel sont appropriables sans être les privilèges de certains. C’est le sens des mouvements d’éducation populaire et de l’éducation non formelle où le «faire pour apprendre» est largement pratiqué.

Ne pas pouvoir expérimenter positivement, ce que (se) respecter veut dire, est un idéal blessé qui peut mener vers le pire. La crédibilité des actions publiques pour le «vivre ensemble» passe donc par la capacité à «faire avec», positionner les destinataires du discours en coproducteurs dans toutes les démarches qui visent à développer le sentiment positif d’utilité sociale et l’accomplissement de soi.

Tribune

Julien Tardif
Président d'IS'POSS
Sociologue de formation, philosophe de coeur, et clinicien de raison
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