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Culture Publié Le 25/02/2013 à 11h53

Tinghir-Jérusalem : Analyse amoureuse du film sur les juifs de Tinghir

Le film de Kamal Hachkar a sucité les réactions les plus vives au Maroc, avec notamment son interdiction de diffusion à Agadir. Aujourd'hui,  Jean Caune, chercheur à Grenoble en culture et communication, offre son analyse, visiblement conquis par l'oeuvre du Franco-marocain.

DR

Le film de Kamal Hachkar démarre comme un road movie. La caméra par un long travelling nous projette dans un paysage de montagnes qui se découpent à l’arrière plan ; elle cadre, au premier plan Kamal, au volant de sa voiture, lunettes de soleil pour se protéger d’une lumière éclatante. Concentré sur sa conduite, il confie qu’il n’a jamais cessé dans son enfance de voyager entre la France et le Maroc. Le voyage du spectateur peut alors commencer. Il nous conduira du Maroc en Israël par une série d’allers-retours où les interlocuteurs de Kamal viendront (re)tisser un lien qui a été rompu. Le film par ces paroles qui résonnent entre elles, et se répondent, devient un voyage dans l’espace et le temps de la mémoire et de l’imaginaire.

Voyage dans l’espace mental des habitants juifs de Tinghir, village dans la vallée de Todra, dans l’Atlas du sud, qu’ils ont quitté au début des années soixante, pour se retrouver en Israël. Voyage de Kamal, pour aller rechercher auprès de leurs voisins musulmans de Tinghir la mémoire de leur présence. Voyage en Israël pour recueillir ce qui demeurera à jamais dans leur cœur ; recueillir également ce que les parents de Kamal venus en France avec leur fils, âgé de six mois, lui ont transmis. Ce dernier n’est donc pas seulement l’auteur du film et le narrateur, il en est aussi le protagoniste qui retisse les liens entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. Le trait d’union qui se dessine est fait de paroles échangées, de souvenirs évoqués, de mélodies qui continuent de résonner. Ces traces vivantes font revivre des photos prises à l’époque de la cohabitation et au moment du départ, photos qui sans ces paroles finiraient dans l’oubli des albums, en haut des étagères où ils ont été déposés. C’est cet espace parcouru par Kamal qui relie temps passé, présent et futur. L’espace ici naît du temps.

Voyage dans le temps. Le temps de la cohabitation ancestrale et amicale entre des berbères juifs et des berbères musulmans ; le temps de ceux qui sont restés dans leur village natal et le temps de ceux qui continuent, à France ou en Israël, de rêver à ce même village natal. Le temps aussi d’une mémoire partagée entre ceux qui croient en Allah et ceux qui croient au récit de la Torah. L’espace qui les sépare se comble par ces paroles recueillies qui restaurent le temps passé.

L’espace et temps sont reconquis par la quête et l’enquête de Kamal. Cette quête n’est pas celle de “racines” — pour utiliser une métaphore usée qui risque de devenir cliché : une personne n’est pas un arbre, elle peut être déplacée sans mourir. Cette quête est la recherche d’une partie de Soi, élément d’une identité plurielle qui se construit précisément dans cette démarche. Enquête où le narrateur est aussi celui qui est parti recueillir les paroles de ceux qu’il recherche.

Les Échos du Mellah est surtout un récit choral. C’est là que se trouve le charme et force de ce kaléidoscope de témoignages qui reconstituent une réalité complexe et plurielle. Celle-ci se donne à voir et à entendre par la médiation d’un travail de cinéaste et l’expression d’une sensibilité. Ce récit est tissé par une trame, la relation au lieu de l’enfance et une chaîne, la recherche de ce qui n’est plus mais demeure néanmoins présent dans la mémoire. Récit qui évoque le paradis perdu : celui de l’enfance et de langue maternelle, le berbère. Récit qui fait renaître un monde disparu : celui du voisinage dans un espace de vie fait de respect, d’échange mais aussi de différenciation et de distance où chacun savait qui il était. Paradis perdu et monde disparu, par la médiation du récit cinématographique qui conjugue l’espace et le temps, deviennent les éléments d’un imaginaire collectif.

Pour restituer ces deux domaines perdu et disparu ; pour recueillir l’écho qui en témoigne, il fallait disposer d’une attention, d’une écoute, d’une sensibilité : celles du narrateur-enquêteur-réalisateur qui sait prendre le temps de laisser les choses advenir pour que jaillisse l’inattendu. Comme dans cette longue séquence centrale où à la recherche du témoignage d’une femme née à Tinghir et installée en Israël, Kamal fait advenir la parole d’une voisine d’origine marocaine, qui, dans un premier temps méfiante devant cet inconnu qui frappe à sa porte, hésite à lui ouvrir. Cette voisine durant les deux cents mètres qui séparent son domicile de celui de sa voisine va exprimer un des plus beaux témoignages sur le rapport à la terre : celle-ci n’appartient à personne ou plutôt à tous ceux qui y vivent.

Cette (en)quête joue avec les deux grandes figures du récit : le déplacement et la condensation. Le déplacement, par exemple, effectué par une chanson de Shlomo Bar, ce grand chanteur israélien, né à Rabat, dont une chanson est chantée devant la caméra par un jeune lycéen, filmé avec ses camarades à la sortie du collège de Tinghir, chanson qu’il a apprise au contact de juifs de Tinghir revenus au village natal pour montrer à leurs enfants d’où ils viennent. La présence et la voix de Shlomo apparaissent, en résonance, à la fin du film dans une interview, chez lui en Israël, où il chante cette superbe chanson sur la vallée de la Todra qui accueille et protège la ville de Tinghir. Le trait d’union est ici encore ce qui court et demeure dans la mémoire.

La condensation est celle qui se produit avec ces trois portraits de femme, de grand-mères, celle de Kamal qui vit à Tinghir, celle de la voisine, en Israël, qui accompagne Kamal dans sa recherche d’une femme partie il y plus de cinquante. Ces figures se juxtaposent et entrent en résonance. Le récit de ces expériences humaines restituées par le film fait advenir le temps de la mémoire. La condensation est également celle que réussit le film en mêlant les deux types de récit dont parle Walter Benjamin dans un de ses plus beaux textes Le narrateur. Pour Benjamin, l’art du récit, comme «faculté d’échanger des expériences», se présente sous deux figures archaïques distinctes qui s’interpénètrent souvent : le récit du laboureur sédentaire et le récit du navigateur commerçant. Le premier témoigne de la connaissance du passé, le second de la connaissance des contrées lointaines. En restituant des expériences humaines, Les échos du Mellah donnent une voix à ces deux grandes formes de la narration.

Et il n’est peut-être pas surprenant que ce qui sollicite aujourd’hui le désir de Kamal, dans un projet de film — qui est aussi un projet d’expérience — est de faire revenir à Tinghir ceux et celles qui sont partis pour faire leur vie ailleurs et de leur faire rencontrer les enfants de ceux qui sont restés. Ces juifs berbères et ces musulmans berbères, réunis pour un temps de l’échange et du partage, n’est-ce pas une manière de renouer ce trait d’union, celui qui relie Tinghir et Jérusalem ? C’est en ce sens que le film de Kamal est un film politique. Il témoigne comme le proclame la vielle femme qui guide Kamal vers l’appartement de sa voisine : «C’est pécher de s’entretuer pour la terre. La terre elle bougera pas, elle est à tout le monde».

Tribune

Jean Caune
Professeur chercheur en Sciences de l'information et de la communication
Jean Caune
2 commentaires
touriste et voyageur
Auteur : ba9ba9
Date : le 25 février 2013 à 23h01
monsieur CAUNE est un touriste français fidèle à sa vision du monde même en critique.
il nous offre une belle carte postale d'un film en décrivant ses paysages et ses personnages folkloriques, il va jusqu'à nous laisser sentir les effluves qui émanent de ces images distrayantes de notre vie quotidienne.
je lui tire mon chapeau pour remettre l'oeuvre à sa place.
Une vision innocente et naive telle que pourrait la voir un touriste de passage sur des événements.

Et comme toutes les cartes postales, ce film disparaitra de notre mémoire aussitôt qu'on intègre notre vie quotidienne mais réelle.
Le même Refrain !!!
Auteur : charmeur de serpent
Date : le 25 février 2013 à 19h24
Après cette analyse, je ne vois pas pourquoi le film n'a pas gagné l'Oscar du meilleur film étranger samedi dernier.

Ce film est devenu comme un refrain d'une chanson sur yabiladi. Il y a plusieurs d'autres films Marocains qui méritent plus d'attention.
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