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Grand Angle

Histoire : Spiritualité, secrets et multiples facettes de la mahia juive marocaine

La mahia est un spiritueux puisant son origine dans les traditions judéo-marocaines. Exclusivement fabriquée et consommée par les juifs, dans un premier temps, elle est associée par essence à la religion, à la spiritualité et au caractère secret de sa préparation artisanale.

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La mahia est une boisson alcoolisée marocaine aromatisée à l’anis et distillée à partir de fruits secs locaux, comme les figues, les dattes et les raisins. Sa tradition de fabrication en dit long sur le savoir-faire artisanal, l’identité et la religion.

Dans le Maroc d’aujourd’hui, la boisson est industrialisée sous plusieurs marques, distillée et conditionnée dans des usines agréées par l’Etat. Mais dans l’histoire, sa fabrication a toujours été d’usage dans les maisons, à huis clos ou derrière les murs du quartier juif (Mellah) dans les médinas.

Depuis des siècles au Maroc, la Mahia est en effet une boisson confectionnée par des artisans juifs et initialement destinée à la communauté. Ma-hia, qui signifie en arabe «eau de vie», a été quasi-exclusivement prisées par les consommateurs de confession juive. Beaucoup d’entre eux maîtrisent les techniques de production dans leur foyer, certains préservant même le secret familial en la matière.

La fabrication de boissons similaires est communément admise dans d’autres régions du monde. Ainsi, la mahia trouve son équivalent en Tunisie, où elle est appelée la boukha. Au Moyen-Orient, ce spiritueux est appelé arak, ou encore le pastis et l’eau-de-vie en France.

«La mahia est profondément ancrée dans la mémoire et dans la documentation de la vie juive», a déclaré Oren Kosansky, professeur d’anthropologie. Dans une conférence donnée en mai 2019 sur cette boisson en tant que «produit juif marocain», le chercheur rappelle que la production s’est longtemps faite «par des artisans juifs, diffusée à travers les réseaux juifs, utilisée dans les rituels culturels juifs, documentée dans l’ethnographie coloniale, mentionnée dans les mémoires juives et dans les musées juifs».

Mahia et Hiloula

Au sein de la communauté marocaine de confession juive, cette liqueur est liée aux occasions spéciales, religieuses, spirituelles et parfois cérémoniales. Elle est d’usage également lors du pèlerinage juif appelé Hiloula, qui la forme de visites des mausolées des saints à travers le pays.

«La mahia était et reste étroitement associée à ces rituels juifs, connus sous le nom de hillulot (Hiloula), centrés sur des saints juifs décédés, le plus souvent des rabbins et des kabbalistes exemplaires communément appelés saddiqim», écrit Kosansky dans «Mahia et représentation des implications juives du Maroc» (Langues et Littératures, 19, 163-178).

En dehors du Mellah, qui «représentait l’espace par excellence de la production de la mahia», les Hiloula sont considérées comme «l’un des contextes significatifs de consommation», a expliqué l’ethnographe. La relation avec les pèlerinages a été mentionnée et commentée dans l’ethnographie coloniale, souligne Kosansky, citant des récits qui considèrent le spiritueux comme une «facette de l’expérience» spirituelle en elle-même.

«Il est difficile de rendre compte de la frénésie que l’on constate, lors des grands pèlerinages, avec leurs aspects bachiques et la consommation excessive d’alcool. Ces gestes témoignent-ils d’une lamentable incapacité à faire appel à Dieu autrement qu’avec une exaltation charnelle ?», lit-on dans l’un de ces récits coloniaux.

Les versions occidentales ont de plus en plus déprécié la consommation de la mahia pendant les Hiloula. Au fil du temps, la communauté juive a donné une dimension plus symbolique à cette pratique, estimant que la mahia «n’est pas une substance intoxicante à consommer sur place (pendant les Hiloulas), mais plutôt une offrande votive liée aux pratiques du pèlerinage», a souligné le professeur.

En réalité, la mahia est amenée au sanctuaire avec l’idée de lui faire «absorber» les pouvoirs du saint. Une fois le pèlerinage terminé, elle est rapportée à la maison pour être consommée par ceux qui n’ont pas pu se rendre sur place. «la mahia, dans ces cas-là, est moins un moyen d’enivrement et plus une façon de véhiculer le pouvoir du saint», a-t-il expliqué.

La particularité de la mahia n’est pas seulement liée à son rapport avec les rituels juifs. Elle a aussi trait à la nature et aux spécificités du mode de vie des familles juives au Maroc. Pendant que ces dernières ont vécu dans des quartiers à l’intérieur de la Médina, l’usage de la mahia est resté limité. Avant d’être commercialisée en masse, tant auprès des juifs que des musulmans, l’eau-de-vie du terroir est ainsi restée une production exclusive.

La mahia «est typiquement un produit distillé dans les foyers selon des méthodes traditionnelles», indique le professeur, citant d’autres «variétés de métiers – argenterie, orfèvrerie, broderie, etc. – qui ont longtemps été associés aux juifs marocains».

Une boisson fabriquée en intra-muros, puis au-delà

Ce qui rend la mahia unique, c’est que «sa production artisanale non pas dans la sphère publique du marché ou dans l’atelier, mais dans la sphère privée de l’espace des maisons». Bien qu’elle soit considérée comme une spécialité juive, elle a eu des adeptes mêmes au-delà de la communauté religieuse. En effet, elle a attiré depuis longtemps les musulmans, malgré les proscriptions théologiques.

Du Mellah à l'origine, la mahia s’est développée ensuite à l’extérieur des murs de la médina, avec des producteurs clandestins qui l’ont vendue au marché noir pour les musulmans, en gardant son aspect artisanal. Mais il est intéressant de noter que la nature secrète de la production artisanale de la Mahia revêt une valeur particulière au sein des communautés juives. Par exemple, l’identité des fabricants pour usage personnel est rarement connue. Malgré la discrétion qui entoure le processus, le spiritueux n’échappe pas pour autant aux gardiens de l’ordre public.

«Nous devons également garder à l’esprit que le secret lui-même représente une valeur et pas seulement une stratégie pour échapper à la loi. Il ne faut donc pas considérer la production clandestine comme un simple moyen de contourner l’ordre établi par l’Etat, même si cette dynamique n’est pas non plus totalement absente.»

Oren Kosanski

Fabriquer et consommer clandestinement la mahia est illégale aussi pour une bonne raison. Mal préparée, cette boisson peut en effet s’avérer fatale pour ses adeptes, susceptibles de succomber à une intoxication mortelle. Au fil des années, la consommation et la mise en vente clandestine de ces déclinaisons a d’ailleurs coûté la vie à de nombreuses personnes.

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