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Interview

"Des femmes guettant l'annonce" : Fedwa Misk et Aude Massot brisent le silence autour de l'avortement

«Des femmes guettant l’annonce», la bande dessinée créée conjointement par Fedwa Misk et Aude Massot, traite des enjeux autour des grossesses non désirées et de l’avortement au Maroc, étalant leur récit sur 160 pages. Cette récente parution ravive les discussions sur la dépénalisation de l'avortement, un sujet chaudement débattu au Maroc, en vue d'une potentielle réforme. Interview avec l’autrice, journaliste et militante féministe marocaine, Fedwa Misk.

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Couverture de la bande dessinée \
Planche 3 ©Fedwa Misk - DR

Pouvez-vous nous parler de l'origine de votre projet de bande dessinée «Des femmes guettant l’annonce» ? Qu'est-ce qui vous a inspirée ou motivée à aborder le thème des grossesses non désirées et de l’avortement ?

Je voulais parler d’avortement depuis le fameux débat national de 2015. Le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) et toute la société civile s’étaient penchés sur la question. J’avais moi-même été auditionnée par le CNDH et assisté à des témoignages bouleversants. Nous avions beaucoup d'espoir, car pour la première fois, le roi initiait un débat sur un sujet aussi audacieux et sensible. 

À cette époque, une proposition soumise par Aïcha Chenna circulait déjà. Cette travailleuse sociale, ayant recueilli de nombreux cas de grossesses hors mariage, d’enfants nés suite à un viol ou un inceste, dénonçait un système défaillant. Les islamistes au pouvoir, en prétendant apporter un changement, avaient soutenu cette proposition pour élargir les cas autorisant l’avortement aux victimes de viol et d’inceste. C’était pour moi, une façon de noyer le poisson. Après avoir dépensé énormément de ressources, le sujet a été enterré. J'ai ressenti cela comme un rendez-vous manqué avec l’histoire du féminisme au Maroc. Ce sentiment est resté en moi, et je me suis promise d’écrire un jour sur l'insatisfaction de cette issue.

En 2021, j'ai rencontré Aude et nous avons envisagé de travailler ensemble sur un sujet engagé. Nous sommes tombées d'accord sur les droits des femmes. Ayant déjà collaboré avec Aude sur un précédent projet, j'étais sensible à son style coloré et enfantin. J'ai pensé qu'il y avait moyen de transformer cette histoire. Plutôt que de sombrer dans le pathos en racontant l’histoire de trois femmes tristes ou persécutées, nous pourrions créer quelque chose de dynamique, façon roadtrip, et très humoristique, dans le sens où ces femmes rencontreraient des personnages tragicomiques : des médecins fous, des faiseuses-d’anges, un herboriste, etc. L'objectif était de montrer ce que nous voulions et ce dont nous avions besoin en urgence, mais aussi de souligner que ce que nous avions obtenu n'était pas suffisant.

Pourquoi avez-vous choisi le format de la bande dessinée pour traiter ce sujet de société ?

C'était un essai la BD, un peu comme à la télévision : on tente, on voit si ça prend. Je ne m’attendais pas à ce que la recherche d’un éditeur soit si rapide. J’ai rédigé le synopsis, Aude a ensuite mené des recherches pour les trois personnages et a esquissé quelques scènes : la course, le hammam, Essaouira. Nous avons assemblé un dossier comprenant le synopsis et nos CV, puis nous l’avons envoyé. Deux jours plus tard, nous recevions déjà une réponse positive, et, en dix jours, le contrat était signé. C’est le destin, la providence, qui a voulu que nous rencontrions le bon éditeur au bon moment.

Aude Massot (illustratrice) et Fedwa Misk (scénariste, rédactrice)Aude Massot (illustratrice) et Fedwa Misk (scénariste, rédactrice)

Comment s'est déroulée votre collaboration avec Aude Massot pour la réalisation de cette bande dessinée ?

Quand on travaille à deux, chacune met ses priorités sur un même texte, mais sur des aspects différents. Par exemple, je peux imaginer une scène plus longue, alors que dans le dessin, ce n’est pas nécessairement le cas. Il ne faut pas oublier qu’un illustrateur est un artiste. Il a aussi sa part et sa vision à faire. Dans mon écriture du scénario, je n’ai pas fait une écriture case par case. J’ai décrit la situation puis laissé à Aude le choix et la liberté de dessiner ce qu'elle voulait dans ces cases. Bien sûr, il y avait des éléments que je voulais absolument inclure, et dans ces rares occasions, je pouvais mettre une petite étoile pour le signaler.

Dans la bande dessinée, il y a d'abord l'étape du scénario, puis celle du storyboard. Je voulais qu'elle imagine les scènes par elle-même, sans s'inspirer de photos. Pourquoi ? Parce que l’œil d’un artiste, surtout dans un environnement nouveau pour lui, va remarquer des détails que nous, Marocains, ne voyons plus. Il va capter la gestuelle, les ambiances. Il était crucial qu’elle vienne. Elle est restée un mois et demi, et nous avons fait le roadtrip ensemble. Dans la BD, je voulais montrer plusieurs facettes du Maroc et qu’elle observe les différences avec moi. J’estimais qu’il y avait une grande diversité à explorer, rendant l’histoire plus dynamique.

Nous avons eu quelques échanges sur le storyboard, mais honnêtement, je suis assez conciliante, tant que nous sommes sur la même longueur d’onde et qu’il n’y a pas de jugement. Aude a cette qualité remarquable : elle a voyagé partout et ne voit pas le monde à travers un prisme occidental, donc elle ne juge pas. Par exemple, avoir une femme voilée sur la couverture, et qu’elle soit la plus ouverte d’esprit, la plus gentille et la plus forte dans l’histoire, c’était important pour nous. Elle me disait en plaisantant : «Ça, ça va plaire aux fachos.» Nous en rigolions.

Comment avez-vous réussi à trouver un équilibre entre la tension dramatique liée aux histoires de Lila, Nisrine, et Malika et l’aspect comique tout au long de l'histoire ?

J'avais initialement conçu un scénario bien plus long, avec une petite introduction et de nombreuses situations cocasses. Cela justifiait le style graphique et permettait de s’éloigner de l'argumentation. Pour moi, c'était juste 70 pages, un essai, rien de plus. Mais j'ai vite compris que chaque page de texte correspondait à trois pages de dessin. J’ai donc dû renoncer à des punchlines et à des situations cocasses. Je mentirais si je disais que l’équilibre était maîtrisé dès le départ, mais je cherchais de la cohérence. Dans les bulles, nous avons dû aller à l’essentiel sur bien des aspects. Cela a impliqué de la réécriture à chaque étape : au storyboard et à la mise en couleur.



Ces trois femmes sont des personnages très différents mais unis par une quête commune. Comment avez-vous conçu leurs personnalités ? Y a-t-il des aspects de vous-même ou de personnes que vous connaissez dans ces personnages ?

Il est clair que j’ai rencontré de nombreuses personnes ayant eu recours à l’avortement, mais les personnages dont j’ai parlé sont totalement fictifs. Ils reflètent des profils proches de ma personne et de mon vécu. Je dirais que je suis Nisrine dans le sens où, pendant longtemps, j’étais une militante acharnée, attachée à des idéaux au détriment de la réalité.

À travers les personnages de Nisrine et de la jeune femme en rose, je voulais représenter la majorité des victimes : des femmes seules, sans aide, souvent contraintes de commettre des erreurs pour éviter la honte et la stigmatisation. Nisrine est du genre à créer un scandale, quitte à nuire à ses amies et aux autres. Elle s'accroche à ses idéaux sans réfléchir aux conséquences sur son entourage. Cela reflète une autocritique de ma propre attitude il y a quelques années, où j’étais plus révolutionnaire qu’efficace, insistant pour tout dire immédiatement, quitte à tout faire exploser. Je voulais que Nisrine suive ce cheminement, en passant d'une féministe engagée mais rigide à une personne plus réfléchie.

Ensuite, il y a la personnalité de Lila. J’ai voulu caricaturer le stéréotype d’une jeune femme inconséquente, qui ne comprend rien, qui ne fait pas attention et qui se retrouve enceinte. J’ai contrebalancé avec Malika, qui elle, est une femme posée, installée dans son couple, qui sait exactement ce qu’elle fait et ce qu’elle ne veut pas faire. On oublie souvent que l’avortement ne concerne pas seulement les femmes célibataires, mais aussi les femmes mariées. J’en connais beaucoup pour qui la décision n’a pas été facile non plus.

L’objectif était de replacer la question du désir ou non de maternité et de grossesse, dans le contexte de la santé publique et sociale : Est-ce que je suis prête ? Ai-je les moyens financiers, psychologiques ou sociaux d’élever cet enfant et de lui garantir une vie meilleure ? Si ce n’est pas le cas, personne ne doit interférer. C’était une manière de dire : nous sommes toutes différentes, mais nous sommes toutes confrontées à la même situation.

En quoi la militante féministe de Nisrine influence-t-elle la dynamique du groupe et les choix de Lila ?

Nisrine est quelqu'un de très engagée. Elle défend la veuve et l'orphelin, c’est une sorte de Don Quichotte. Elle milite quotidiennement pour les femmes au sein de son association. Mais est-elle vraiment utile à son amie Lila ? Oui, elle l’est lorsqu’elle tombe dans une situation problématique, mais avant cela, elle n'a pas beaucoup d'effet, ni d'influence sur le destin de sa copine. Elles vivent ensemble en colocation, mais Lila ne s’intéresse pas vraiment aux histoires des autres femmes ou au féminisme. C’est ça la famille, l’amitié. Bien qu’on fasse parti du même groupe, idéologiquement, on ne se ressemble pas forcément.

Toutefois, quand Lila rencontre son problème, Nisrine prend les devants car la jeune femme, sous l'effet de ses hormones et de la peur, est paralysée. Rien que sa présence a de la valeur. Nisrine est la seule présente, car la famille de Lila ne peut pas être au courant. Son amie lui rappelle de faire attention, de suivre le débat, et finit par sacrifier son propre engagement pour être à ses côtés.

Dans un pays comme le Maroc, la figure de la féministe est encore stigmatisée, mais la sororité existe. Les femmes marocaines sont incroyablement solidaires. J'ai déjà assisté à des cas de solidarité entre femmes qui ne se connaissent pas et qui, face à des situations comme un avortement, une grossesse non désirée, ou des violences conjugales, se lient, s’impliquent les unes pour les autres et trouvent des solutions miraculeuses. Elles savent très bien qu'un jour ou l'autre, cela pourrait leur arriver aussi.

Le féminisme est une autre forme de solidarité, souvent plus intellectualisée et parfois moins accessible, ce qui entraîne un rejet de la figure féministe. Même Lila ne comprend pas toujours l'acharnement de Nisrine. Malgré tout, elle finit par réaliser l’importance de ce combat. Elle comprend qu'il faut éveiller les consciences envers la situation des femmes et ne pas négliger le rôle de l'éducation dans la transformation des mentalités.

Quel message d'espoir espérez-vous transmettre aux lecteurs et lectrices à travers le RoadTrip des trois protagonistes ?

Le premier message c’est que ce n’est pas fini. Il va falloir sortir ce dossier du tiroir. Aujourd’hui, nous sommes à la porte d’une grande réforme, ce serait une erreur de laisser passer cette occasion. Puis, il y a un travail à faire sur les mentalités.

Que ce soit aujourd'hui ou demain, il est crucial de mieux nous organiser, femmes féministes et hommes, pour sensibiliser notre entourage, éduquer les jeunes enfants, et libérer la parole. Il faut également être un minimum engagé, ne serait-ce que dans le débat. En général, nous laissons les autres faire. Or, les gens se sont tellement désengagés des débats publics qu'ils se retrouvent avec des extrémistes au pouvoir, comme en France.

Au Maroc, nous comptons trop sur la personne du roi, alors que même le roi a besoin d’entendre des voix, des doléances pour pouvoir opérer des changements. Il est temps que nous nous bougions, que nous parlions de ce sujet, entre autre, avec défiance et impertinence, et surtout que nous ne nous laissions pas intimider par des discours prétendument religieux, idéologiques ou moraux. Ce n’est certainement pas une question morale. Si c’était le cas, pourquoi ceux qui refusent le droit à l’avortement ne veulent-ils pas imposer le test ADN ? Pourquoi s’opposent-ils à ce que les orphelins aient les mêmes droits que les autres enfants ? Ils refusent même de reconnaître la légitimité de ces enfants.

Quand un enfant naît hors mariage, ils insistent pour qu’il soit considéré comme illégitime, ce qui signifie qu'il sera privé de nombreuses opportunités simplement parce qu'il n'a pas de père. Pour moi, si la morale doit intervenir, elle doit d’abord veiller au bien-être de l’enfant et de la femme/mère, quelle que soit sa transgression, mais aussi responsabiliser les hommes et les pères. Actuellement, ce n’est pas le cas. Il s’agit donc d’un sujet dominé par la misogynie qui a l’habitude de dominer une partie franche de la société, en l'occurrence les femmes. Criminaliser l’avortement, c’est punir la femme pour une seule transgression. Parlons de ce sujet sans laisser les détracteurs nous intimider ou nous réduire au silence.
 
Comment cette bande dessinée est accueillie par le public marocain ?

Jusqu’à présent, la BD a été très bien accueillie au Maroc. Nous en sommes très heureuses et un peu étonnées. Je pense qu’avec la préparation de la nouvelle réforme, la société est plus alerte que jamais.

Ce qui est génial, c’est que la BD a été lue et encouragée tant par des femmes que par des hommes. En mai, nous avons attendu qu’Aude soit présente pour organiser des rencontres à Rabat et à Casablanca, notamment lors du salon du livre où nous avons été présentées exclusivement par des hommes. Ces hommes nous ont non seulement introduites de la meilleure des façons, mais ils ont également défendu notre œuvre et l’ont portée avec nous. J’ai trouvé ça très symbolique. Pour une fois, des hommes prennent leurs responsabilités et affirment que la question de la grossesse ne concerne pas uniquement les femmes. Ce n’est pas parce que ce sont les femmes qui tombent enceintes que la question du désir ou non de parentalité ne les concerne qu’elles seules.

Bien sûr, il y aura forcément des avis contraires, mais pour le moment, ça n’a pas été le cas. Par contre, sur les réseaux sociaux, nous avons reçu des critiques de la part de Français d’extrême droite avec des arguments anti-avortement. Nous nous attendions à être attaquées au Maroc, mais finalement, c’est en France que cela s’est produit.

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