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Interview

Mehdi Alioua analyse le vote RN au Maroc, et la montée de l’illibéralisme en Europe

Montée des extrêmes droites un peu partout en Europe, jusque dans l'électorat français à Agadir et Marrakech, dissolution de l'Assemblée nationale par le président français prenant le risque de voir le RN accéder au gouvernement, montée du souverainisme et crise du projet Europe, diffusion de l'illibéralisme... sont les points saillants de l'entretien avec Mehdi Alioua, sociologue, spécialiste des migrations à Sciences Po Rabat de l'Université internationale de Rabat (UIR), directeur de la Chaire Migrations Mobilités Cosmopolitisme.

Publié
Mehdi Alioua, professeur associé à Science Po Rabat / Ph. : Alun Be
Temps de lecture: 8'

Quels enseignements tirez-vous des résultats des élections européennes du 9 juin ?

Le premier enseignement saute aux yeux de tout le monde, c'est la percée très forte de l'extrême droite. On pourrait dire même de plusieurs extrêmes droites avec des traditions qui ont à la fois du commun et du différent en fonction des pays, mais même au sein d'un pays, il y a des divergences.

Par exemple, on a vu en France que l'extrême droite est arrivée en tête autour du parti, le Rassemblement national et qu'un autre parti mené par Marion Maréchal Le Pen, Reconquête! a fait une petite percée. Si on additionne les deux, on dépasse les 35%. Pareil pour l'Allemagne avec l'AFD qui fait une percée historique, bien sûr aussi pour la Pologne ou des parties comme la Hongrie, mais c'était attendu et même en Espagne où Vox progresse.

Peut-on dire qu’après le succès dans certains pays, l’extrême-droite conquiert l’Europe ?

Il faut souligner que ce n'est pas parce que l'extrême droite a percé que l'extrême droite a gagné. Premièrement, l'extrême droite a percé partout en Europe sur un scrutin qui suscite peu l'adhésion des sociétés des États membres de l'Union européenne. Sauf en Allemagne, où on était à plus de 60% de participation -alors que les Allemands votent beaucoup plus en principe-, on est partout en dessous de 50%. Donc ça relativise beaucoup la place de l'extrême droite dans la société, ça n'empêche qu’elle a su mobiliser ses troupes. Mais c'est aussi la droite conservatrice qui a gagné. Le groupe parlementaire de droite classique (PPE) est toujours en tête.

Donc, on est dans une Europe qui va être dirigée par une alliance entre les conservateurs et d'autres partis. Est-ce qu'ils vont s'allier avec l'extrême droite et notamment l'extrême droite identitaire, nationaliste ou est-ce qu'ils vont plutôt s'allier comme de tradition avec les centristes et les libéraux ?

On sent quand même une crispation sécuritaire et souverainiste dans toute l’Europe dans le sillage du modèle hongrois avec Viktor Orbán…

Il y a un recul des valeurs de démocratie libérale en Europe qu'on retrouve traditionnellement chez les centristes et les libéraux, chez les sociaux-démocrates et aussi chez les écologistes, un peu moins chez les conservateurs et la gauche radicale. Et d'ailleurs les votes qui ont le plus reculé, ceux qui ont le plus perdu de sièges, ce sont les écologistes -alors que l'urgence climatique est là-, mais aussi les centristes libéraux et dans une moindre mesure les sociaux démocrates. Mais, si on additionne les voies de la gauche, ils sont devant les voies de l'extrême droite et de la droite classique. Il n’y a pas encore le feu dans la maison de la démocratie libérale, mais les pyromanes sont entrés dans la demeure !

Maintenant l'analyse transversale c’est qu’il y a au niveau des valeurs exprimées dans ces votes et même, dans certaines pratiques politiques des Etats-membres, un recul de la démocratie libérale. Depuis le Sud Global, depuis le Maroc, c’est avec sidération qu’on observe une nette poussée des valeurs illibérales, une demande de chefs avec le moins de contre-pouvoirs possibles, une demande d'État fort, voire d’Etat illibéral… On veut des chefs qui ne se préoccupent pas trop des droits humains, des procédures, etc. Beaucoup trop de partis politiques de toutes tendances, mais principalement à droite et encore plus à l’extrême droite, estiment que la démocratie libérale, entendu comme un projet politique centré sur les droits humains et les libertés individuelles, est allé trop loin et qu’il faut y mettre fin, même par la force.

On veut des décisions par le haut pour protéger une majorité qui se sent exclue, qui n'arrête pas de dire qu’il y en a que pour les minorités (sexuelles, les féministes, les immigrés, …) Ce discours d'extrême droite c'est banalisé, on le retrouve partout, même chez la droite classique ou les conservateurs, même chez les centristes parfois, comme c’est le cas au sein du gouvernement français, avec des décisions pleines d'arbitraire administratif qui sont pris par un exécutif peu controlé ou difficilement contrable par les contre-pouvoirs classiques des démocraties libérales.

Donc, on est dans un schéma favorable à l'extrême droite. Pour elle ce n'est pas une question que de xénophobie ou de racisme, c'est aussi ne pas s'embêter avec les procédures démocratiques. On n'a pas attendu d'avoir l'extrême droite qui monte pour en voir les effets dans beaucoup d'États membres de l'Union européenne, comme la France, où on ne s'attendait pas du tout à voir une forme d'autoritarisme ou de illibéralisme mené par le gouvernement.

Le président Macron et Renaissance peuvent être qualifié de centristes illibéraux ou d’extrême centre ?

Oui, d'ailleurs, ce n'est pas un hasard si le président de la République française dissout l'Assemblée nationale, c'est une mainmise encore une fois de l'exécutif sur le législatif, peu importe finalement ce qui sortira des urnes, l'exécutif sera toujours là puisque les réformes essentielles étant passée., Voilà ce sera comme une sorte de fin de règne, mais ce sera un règne quand même, c'est le président qui aura le dernier mot. C'est vraiment un coup dur à la démocratie libérale au sens où on l'entend en sciences politiques.

La lutte contre l’immigration et la souveraineté nationale face à l’UE ont été les principaux arguments de l’extrême-droite…

L'extrême droite est très forte aujourd'hui au Parlement européen, alors que même s'il y a des traditions différentes d'extrême droite, elles sont toutes plus ou moins d'accord pour être anti-européennes. L’UE est la vision libérale de la démocratie à l'européenne, c'est ce que détestent ces extrêmes droites au nom d'un souverainisme, mais aussi au nom de la recherche d'un leader qui protège un groupe pensé comme majoritaire éthiquement contre les minorités. C’est tout de même paradoxal de vouloir prendre le pouvoir -même s'ils ne l'ont pas pris- au sein d'institutions que finalement on exècre et qu'on rejette.

Sur la question de l'immigration, on ne peut pas expulser comme on veut et parfois la Cour européenne des droits de l'Homme va casser des jugements français, c'est considéré comme une atteinte à la souveraineté et pourtant on veut être en Europe, on veut être élu à Bruxelles... Donc il y a ici un paradoxe et il est lié à une démocratie des émotions, mais pas des émotions positives où finalement la recherche de la figure du leader, on l'a vu avec Bardella. Jordan c'est un visage, c'est un jeune premier du cinéma qui est sur TikTok et qui parle finalement de choses totalement futiles en politique. Alors on pourrait penser que c'est qu'une tactique pour booster l'électorat des plus jeunes ?

Nous savons que statistiquement depuis une quinzaine d'années, les personnes qui migrent le moins en Europe sont les africains. Le premier pays africain qui fournit le plus de migrants arrivés, on parle des arrivées, en Europe, c'est le Maroc qui arrive dix-septième et ensuite, je pense en vingtième place, on a le Nigeria. Donc, on a beaucoup plus de pays, bien sûr extra-européens qui migrent en Europe, mais si on demande à n'importe quel européen, même un européen qui n'a pas voté Rassemblement National, il dira que ce sont les Africains qui émirent le plus en Europe, qu’il y a une augmentation des migrations africaines en Europe. Or, cette vision-là elle est terrible parce qu'elle est fausse, mais elle est basée sur la perception qu'il y a trop d'immigration en Europe, c'est faux et c'est surtout les Européens qui circulent dans leur territoire. L’immigration extra-européenne est essentiellement asiatique ou des pays de l'est. On est dans dans dans le ressenti et on n'a pas de programme qui prévoit une gouvernance saine, sereine, pragmatique, basée sur des faits.

Une grande partie des électeurs européens, a le sentiment que les femmes n'obéissent plus et qu'elles devraient obéir et faire plus d'enfants, alors que les Africains envahissent l'Europe, que l'islam est partout et qu'on est plus indulgent vis-à-vis de l'islam que vis-à-vis d'autres religions… Toutes ces choses-là dont on nous parle à la télévision, dans les médias, … font malheureusement consensus même si c'est faux dans les chiffres. La démographie n'est pas liée directement à l'avortement par exemple, c'est un long processus qui est très spécifique et qui a été bien étudié depuis le temps. Tout cela vient d'une peur panique d'une perception que le groupe qui se pense majoritaire n'est plus suffisamment protégé par l'Etat et qu'il faut des nouveaux chefs pour le faire contre ce que j'appelle «les victimes expiatoires de la mondialisation», à savoir les migrants et les minorités qui sont perçues comme le problème palpable, mesurable sur lequel on peut agir contrairement au capitalisme, aux informations virtuelles, aux mouvements de capitaux, aux algorithmes à ce que Achille Mbembe appelle «la société computationnelle».

Même si c’est à des niveaux moindres, l’extrême droite a obtenu des percées significatives dans la 9e circonscription des Français de l’étranger (Maghreb - Afrique de l’Ouest). Comment justifier ce qui peut paraitre paradoxal : des citoyens français venus s’installer au Maroc mais qui votent extrême-droite ?

Avant de parler de ce point, il est important de dire que c’est la gauche qui est arrivée en tête et notamment la France insoumise. Cela est lié à deux éléments : on a chez les enseignants des écoles françaises au Maroc une forte adhésion aux valeurs de la France insoumise et se rajoutent aussi les Franco-marocains qui ont une certaine affection surtout pour Mélenchon qui a beaucoup joué depuis une quinzaine d'années. Il a fait des discours dans le sens d'une union pour la Méditerranée, d'une union entre les pays du Maghreb et la France, arguant du fait qu'on a des enfants en commun, un destin en commun, une mère Méditerranée en commun. Il a aussi  un positionnement pro-palestinien, demande l’arrêt des massacres à Gaza, et a même une franco-palestinienne dans la liste LFI. Donc ça explique pourquoi et c'est pas récent aux dernières élections législatives, présidentielles et même celle de 2017, on a eu de forts scores de Mélenchon et LFI au Maroc, surtout dans les villes comme Rabat.

Pour l’extrême droite, il faut relativiser. Bien sûr le score est toujours trop fort, pour le Rassemblement national ou pour Reconquête, mais c'est d'abord le résultat d’un taux d'abstention record, on est encore plus faible que quarante-huit virgule cinq pour cent d'abstention qui est la la moyenne nationale, on est on a un taux d'abstention de 75% , donc évidemment ce n'est pas représentatif. Pour Marrakech et Agadir, une des explications vient du fait qu’une partie des Français qui sont installés là-bas sont des retraités ou des entrepreneurs. En somme, des français qui viennent là pour le soleil, pour faire affaire et finalement la question marocaine les intéresse peu. À la limite ce qu'ils aiment au Maroc, c'est les hiérarchies sociales assez fortes puisqu'on a des des inégalités sociales importantes et le fait que nous ne soyons pas une démocratie libérale. Donc ça va bien avec leur idéologie. Habiter au Maroc et voter Rassemblement National n'est pas du tout antinomique.

Que cela soit au Maroc ou en France, l’abstention a conforté le succès de l’extrême-droite. C’est notamment vrai pour les quartiers populaires qui ont du mal à se mobiliser malgré la menace. Pensez-vous que la donne changera dans 3 semaines alors que pour la première fois, le RN pourrait accéder au gouvernement ?

Alors moi je fais partie de ceux qui ne pensent pas qu’en France on va avoir le RN qui va gagner. Le taux de participation (au minimum 75%) sera bien plus important que pour les européennes. Évidemment, on voit bien que les centristes n'ont pas mobilisé leur électorat. On le sent bien par manque d'adhésion, par vote sanction, ... Et donc les démocrates libéraux, qu'ils soient plutôt sociaux démocrates, plutôt centristes, plutôt écologistes, voire aussi ceux qui sont un peu dans la gauche plus radicale, mais qui ont cet amour de la démocratie libérale -même s'ils ne le disent pas comme ça, ce sont des classifications en sciences politiques-, je n'imagine pas qu'ils ne vont pas se mobiliser, surtout face au RN. Ils ne partiront pas en ordre dispersé comme pour les européennes.

Evidemment si dans les trois semaines on a une alliance entre les Républicains et le RN et même qui grignotent un petit peu renaissance, enfin c'est un scénario extrême, là ça serait une victoire historique du Rassemblement National.

J'imagine une alliance très large à gauche avec des gens qui ne s'entendent pas du tout parfois, mais qui vont faire l'effort. Et donc comme c'est à deux tours, j'imagine que les consignes pour empêcher d'avoir un élu RN vont être claires. Je sais que ça n'a pas été le cas pour les LFI, mais ça va être très clair si jamais il y a un candidat républicain ou renaissance face à un candidat d’extrême droite et pas de candidat de gauche pour l'emporter, une grande partie des électeurs de gauche voteront pour ce candidat de droite ou du centre. Donc le scénario RN, je n'y crois pas du tout. D'ailleurs, l'Elysée, ils ont fait les calculs depuis longtemps, ils n'y croient pas.

Mais par contre, un scénario d'une assemblée nationale complètement éclatée comme pour le Parlement européen finalement, avec aucune majorité claire qui se dégage et donc des coalitions impossibles à mener et finalement un faux gouvernement d'alternance, c’est bon pour l’exécutif. Ca donnera un président qui va terminer son mandat en régnant comme un souverain. Il va être souverain sur la France et c'est l'exécutif qui va continuer à faire le job sans un vrai parlement qui puisse s'organiser.

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