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Interview

Pollution des plages : A Casablanca, la sensibilisation impuissante face à l’incivisme [Interview]

Le président-fondateur de l’association Bahri a dénoncé, il y a quelques jours, l’état de la plage Madame Choual à Casablanca, envahie par les déchets deux semaines seulement après son nettoyage. S’il reconnaît que «la sensibilisation ne marche pas», Saad Abid préconise d’instaurer des amendes et éduquer via le principe de pollueur-payeur.

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Photo d'illustration. / DR
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Vous avez poussé, il y a quelques jours, un coup de gueule concernant l’état de la plage Madame Choual. Quelles en sont les raisons ?

Nous faisons régulièrement et de manière volontaire des opérations de nettoyage. En avril dernier, nous avons fait 15 nettoyages de sites pendant la Journée mondiale de la Terre (22 avril). Ensuite, lors des Journées mondiales de l’environnement (5 juin) et des océans (8 juin), nous avons mené 13 opérations de nettoyage. Elles ont été menées avec des entreprises privées, grâce au volet Responsabilité sociale et environnementale (RSE), car nous n’avons pas de subventions de l’Etat. Avec la RSE, tout le monde veut communiquer sur les changements climatiques. Ainsi, nous ne demandons rien à la ville.

Nous nous sommes donc installés sur une partie de la plage et nous nettoyons comme nous le pouvons, avec les moyens du bord. Cela nous a permis de veiller à ce que l'endroit reste propre, en installant des poubelles et en mandatant une entreprise pour le criblage de la plage. Toutefois, nous sommes toujours dans l’attente d’une autorisation d’occupation temporaire du territoire pour pouvoir mener nos actions toute l’année.

Avec les congés et d’autres préoccupations les dernières semaines, nous sommes revenus ces derniers jours pour découvrir une catastrophe. Lorsque la plage est laissée propre en veillant même à éliminer les micro-déchets, c’est choquant de la trouver plus tard dans un sale état. Ça fait mal au cœur.

Le constat concerne plusieurs plages au Maroc. Il faut savoir que juste à côté, à Ain Guedid, c’est encore pire, la plage est délaissée. Nous avons pourtant fait un nettoyage de cette plage avec 940 étudiants en 2019. A la fin, il n’y a pas eu de suivi et elle est devenue encore plus salle qu'au début.

Qui sont les responsables de cette situation ?

En réalité, lorsque les propriétaires de parasols arrivent sur la place, nous leur donnons des sacs de poubelle pour garder l’endroit propre. Mais lorsqu’ils finissent, ils abandonnent ces sacs sur la plage. Les gens qui arrivent et voient deux ou trois sacs pensent alors que c’est une poubelle, ce qui fait que les déchets s’accumulent.

Il faut savoir aussi que le budget alloué par la ville de Casablanca à une société délégatrice pour descendre sur les plages afin de les nettoyer reste saisonnier. Il n’est finalement octroyé que pendant la période estivale. En dehors de la saison, ce budget est économisé ou mobilisé pour d’autres interventions. En gros, les plages sont délaissées et il n’y a pas de nettoyage, car les autorités semblent croire que les gens ne vont à la plage que pendant l’été, ce qui est complètement faux.

L’ONG Barhi a proposé une solution dans ce sens pour la ville de Casablanca. De quoi s’agit-il ?

Nous savons que beaucoup de gens au Maroc n’ont pas les moyens pour accéder aux académies de football, de surf et autres. Nous avons ainsi pensé à un concept, baptisé «Clean and Play». Depuis un an, nous tentons de convaincre Casa Environnement (société de développement locale, ndlr), Casa Aménagement, le ministère en charge de l’environnement et celui de l’équipement ainsi que la Préfecture, pour cette solution. Elle permettra non seulement de garder la plage propre toute l’année mais en plus, elle donnera l’accès à des sports, des activités, des cours et des classes gratuitement à tous les enfants de milieux défavorisés. C’est 1h de nettoyage de plage qui donne accès à 1h d’activités pour motiver les gens.

Saad Abid, président-fondateur de l'association Bahri. / DRSaad Abid, président-fondateur de l'association Bahri. / DR

Si nous faisons cela toute l’année, nous aurons des nettoyages récurrents les mercredi après-midi pour les écoles, les samedis-dimanches pour le grand public et nous engagerons du monde pour nettoyer chaque jour. La ville aura ainsi des plages propres toute l’année, sachant qu’elle ne semble pas avoir le budget pour y parvenir. Ce projet permettra aussi de dénicher de nouveaux talents grâce aux activités. Le tout sera gratuit et l’argent ne sera plus un frein. En plus de cela, nous éduquerons la génération de demain, qui sera sensibilisée sur le fait que l’espace publique est son espace.

Nous ne demandons rien à la ville. Nous voulons juste une autorisation d’occuper le territoire temporairement, de poser des conteneurs amovibles et engager notre équipe qui sera sur place toute l’année. Si nous réussissons à Casablanca, dans une plage comme Madame Choual, l’expérience peut être appliquée pour toutes les autres plages du Maroc, à base d’un partenariat tripartite : les autorités pour donner l’autorisation, l’ONG qui gère et le secteur privé qui subventionne. Car, si nous offrons tout gratuitement, il faut bien que quelqu’un paye.

Ce problème de pollution des plages est pourtant récurrent, face à une sensibilisation qui ne semble pas remplir son rôle. Que faudrait-il en plus pour garder nos plages propres ?

Le problème est récurent car il n’y a pas de punition ou d’amende. Je donne l’exemple de la ceinture de sécurité pour les conducteurs et les passagers. Au début, les gens pensaient que ça n’allaient pas marcher. Mais lorsqu’ils ont commencé à recevoir les premières amendes, ils ont changé de comportements. Pourquoi ne pas reproduire la même chose ?

La sensibilisation ne marche pas suffisamment. Il faut sanctionner avec des amendes. A fur et à mesures, les gens payeront une première puis une deuxième fois mais finiront par changer de comportement. Nous ne pouvons pas mobiliser un agent de nettoyage pour chaque citoyen. Il faut que le citoyen en devienne conscient, à travers des amendes.

Cela fait 12 ans que nous sommes mobilisés au niveau des plages et que nous envoyons des messages de sensibilisation. La seule solution qui reste est de mettre des amendes pour toute personne qui pollue. Pour cela, il ne faut pas créer une police de l’environnement, mais charger la police administrative de donner amendes. Elle peut déjà commencer avec les restaurants sur la côte qui sortent leurs poubelles en dehors des heures de ramassage.

Mais honnêtement, j'ai l'impression que les autorités s’en fichent car elles ont d’autres chats à fouetter. Or, si nous restons passifs, nous n’allons jamais avancer.

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