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Grand Angle

L’histoire de la migration marocaine s’invite à l’Académie du Royaume

Un coloque international organisé par l’Académie du royaume du Maroc a porté sur la recherche dans l’Histoire du Maroc, pour en analyser le bilan et s’ouvrir sur des perspectives. Parmi les thématiques saillantes, celle de l’immigration a été abordée d’un point de vue culturel, voulu comme une porte d’entrée novatrice vers un récit migratoire historique plus élargi.

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Photo d'illustration / DR.
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Organisé les 27 et 28 janvier en mode distanciel par l’Académie du royaume du Maroc, le coloque international «Recherche dans l’Histoire du Maroc : bilan et perspectives» a constitué une occasion pour apporter un nouveau regard sur le récit de l’immigration marocaine en Europe. Intervenants sur cette thématique, le chercheur Abdellatif Maroufi et le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) Driss El Yazami ont abordé, vendredi, l’apport culturel de ce phénomène au cours du XXe siècle, surtout à travers la musique, entre le Maroc et la France.

«L’un des enjeux aujourd’hui est de prendre en compte l’histoire de la migration marocaine sur la durée», a déclaré Driss El Yazami à Yabiladi. «La perception que nous en avons est encore marquée par la migration des années 1960. Or, il est nécessaire de considérer que cette migration-là s’est faite sur tout le XXe siècle et pas uniquement sur cette décennie, pour ne pas simplement rester prisonnier de la migration ouvrière à elle seule, mais tout en la prenant en compte, bien entendu», a-t-il souligné.

«Il ne faut pas considérer l’histoire de la migration comme une migration simplement économique. Nous savons que les deux Guerres mondiales ont joué un rôle essentiel dans le déclenchement des flux migratoires marocains, certes. Mais il s’agit aussi d’une histoire culturelle.»

Driss El Yazami

Driss El Yazami a indiqué à Yabiladi qu’il existe «un énorme patrimoine musical de la migration marocaine et au-delà, il y a un patrimoine littéraire, cinématographique, dramaturgique, chorégraphique, d’arts plastiques, qui s’est croisé avec les parcours des Marocains du monde à travers les décennies». Pour lui, «élargir notre regard sur cet aspect de la migration marocaine permet d’expliquer l’évolution de l’histoire culturelle du Maroc sous ce prisme-là».

La musique comme visage culturel de l’immigration marocaine

La contribution de Maaroufi et d’El Yazami a ainsi mis en avant la faiblesse de la recherche sur l’Histoire culturelle de l’immigration marocaine et maghrébine en général. «Nous sommes habités par une passion de l’histoire de l’immigration et un intérêt pour la chanson de l’immigration, ce qui nous a permis de constituer une petite archive de quelques centaines de chansons. Il y a aussi une anthologie de la musique maghrébine, ainsi que des ouvrages publiés par Abdellatif Maaroufi sur l’histoire de la migration aux Pays-Bas», a indiqué le président du CCME, expliquant le choix de cette thématique.

La musique marocaine de l’immigration, comme les autres musiques maghrébines, s’est longtemps concentrée en France. «Elle va s’étendre ensuite à la Belgique et aux Pays-Bas. Elle a été marquée par la contribution d’artistes juifs et musulmans, des hommes et des femmes. Elle s’est développée parallèlement aux transformations et aux mutations de l’édition musicale, mais elle est encore peu étudiée», a-t-il souligné. Il a rappelé que ses chanteurs sont issus, dans un premier temps, des régions principales qui ont alimenté ces mouvements migratoires, à savoir le Rif et le Souss, dès le XIXe siècle, la région des Jbala et l’Oriental, «qui a donné de très grands chanteurs».

«La chanson de l’immigration est très ancienne. Elle a été enregistrée dès le début de l’industrie phonographique. Avant même que des chanteurs marocains comme Lhaj Belaid n’enregistrent leurs chansons à Paris, nous avons eu des compagnies internationales de discographie qui sont venues au Maroc pour enregistrer des morceaux qu’on appelait à l’époque le folklore», a encore souligné le président du CCME. Mais avant même les enregistrements sonores documentant cet art, «il y a eu les poèmes chantés que nous commençons à connaître grâce à de nombreux travaux sur la poésie qui chante l’émigration».

Selon El Yazami, «la première grande tradition de la chanson marocaine de l’immigration est celle des rwaïs du sud, désormais mieux connue» à travers les recherches de Lhoussain El Moujahid, de Claude Lefébure, de Mohamed El Moustaoui et de Brahim El Mazned. «Jusqu’au milieu des années 1950, ce sont les pionniers de la chanson marocaine à l’étranger. En plus de la nostalgie, «ils chantent cette migration avec une thématique principale, construite sur l’idée de partir pour revenir, l’idée que la migration est un moment provisoire, un passage nécessaire, mais qui doit être temporaire».

Les grandes figures emblématiques de ces chansons sont d’abord Lhaj Belaïd, à partir des années 1930 en France. «Ses thématiques imprègnent les chanteurs du Souss qui lui succèdent», avant que la migration marocaine en Europe ne devienne un phénomène quasi-général. Dans les chansons de la seconde moitié du XXe siècle, l’exil reste une angoisse permanente face au «risque de la perdition, de l’errance, de sombrer dans la migration».

De nouveaux horizons de la recherche sur la migration à travers l’art

Les année 1950 ont en effet vu l’émergence de mouvements migratoires de régions de plus en plus diverses, ainsi que des chanteurs immigrés, qui ne sont pas liés directement à l’immigration ouvrière. Artistes en premier lieu, ils se sont installés à Paris «pour affiner leurs connaissances et leur talent, à l’image de Bahija Idriss, Hajja Hamdaouia, Abdelouahab Agoumi, Mohamed Fouiteh, Mohcine Slaoui…». Tous rencontrent les autres chanteurs maghrébins, tunisiens et algériens, qui chantent dans les mêmes orchestres.

«Même s’ils ne chantent pas l’immigration ouvrière de prime abord, ils contribuent à la constitution d’une scène de la musique maghrébine», notamment avec l’apport des artistes issus de l’Oriental, dont beaucoup chantent des chroniques de la migration, ainsi que les artistes des pays des Jbala, distingués par une forte présence féminine. «Les chansons racontent tout l’itinéraire de la migration vers l’Europe, la vie quotidienne dans le pays d’accueil, la quête de la promotion sociale avec des récits très fins et précis, en plus des chroniques ouvrières», a expliqué Yazami.

A partir des années 1970, la généralisation de la migration à toutes les régions du Maroc, se confirme. Depuis, tous les genres musicaux s’intéressent à la migration. «Cette littérature nous donne les clefs d’une ‘histoire du vécu’ mais a laissé peu de traces», a indiqué le président du CCME en citant le chercheur Claude Lefébure. Pour ce dernier, «transcrite, traduite, glosée par des spécialistes, cette littérature devrait rejoindre au Panthéon des œuvres de la littérature imprimée qui fascine tant d’universitaires des deux côtés de la Méditerranée».

«Nous partageons cet appel à collecter et à préserver cet héritage dans le cadre d’une phonothèque nationale, car il s’agit d’une source importante qui devrait être enrichie par d’autres archives (littérature, cinéma, théâtre, presse…), pour nous donner une histoire culturelle de l’immigration et éclairer certains pans de l’Histoire du Maroc», a plaidé l’intervenant.

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