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Interview

«Le poète de Safi», un roman sur la place de la poésie dans la société et la littérature [Interview]

Hommage à la ville de Safi et à la poésie en langue arabe comme arme contre l’obscurantisme, le nouveau roman de Mohamed Nedali rend à la résistance par la littérature et le verbe ses lettres de noblesse. Dans son roman «Le poète de Safi», la lecture de poèmes subversifs depuis le haut-parleurs d’un minaret de la mosquée vaudra à son auteur une chasse à l’homme périlleuse.

Publié
L'écrivain Mohamed Nedali / DR.
Temps de lecture: 5'

Edité initialement en France (éd. L’Aube), le nouveau roman de l’écrivain Mohamed Nedali «Le poète de Safi» est désormais publié au Maroc, aux éditions La Croisée des chemins. L’ancien enseignant y raconte une histoire inspirée de faits réels, à travers trois personnages dont le principal, féru de poésie, s’empare un jour du haut-parleur du minaret pour appeler les citoyens à se réveiller de leur léthargie séculaire. Dans toute la ville de Safi, où se passe l’histoire, il est traqué par les islamistes qui veulent sa peau.

Que représentent pour vous la ville de Safi et son port ? Pourquoi le choix de cette ville ?

Mon choix n’a pas porté délibérément sur cette ville. Disons que c’est la ville côtière que je connais le mieux. J’y ai des membres de la famille et enfant, je m’y rendais déjà pour passer les vacances chez ma tante. C’était la seule ville donnant sur une plage où je me rendais depuis mes 12 ans, au rythme de trois à quatre fois par an. C’est toujours le cas et j’ai toujours aimé les gens de Safi, son espace, sa côte. Les riverains y sont très chaleureux, très accueillants. Ils ont rarement eu de rapport avec des personnes venues d’ailleurs, comme c’est une cité qui n’a pas une vocation touristique.

Tout cela fait que durant ma vie, j’ai gardé d’excellents souvenirs de Safi et je continue à m’y rendre, pour visiter mes cousins et me recueillir sur la tombe de ma tante et de ma grand-mère. L’aspect culturel de cette ville m’attire aussi, car il s’y passe beaucoup de choses. Elle est liée à de nombreux poètes, peintres, romanciers de langue arabe, comme Hassan Riad qui a publié des merveilles de littérature, comme «Feuilles hébraïques» traduite en français. C’est la ville d’Abderrahim Lahbibi, auteur de «Pain, haschisch et poisson», un excellent ouvrage dont j’ai tiré une citation dans mon roman «Le poète de Safi». C’est la ville de Mohamed Bouhamid, éminent spécialiste des arts de l’aïta, entre plusieurs autres personnalités lettrées.

C’est également un repère historique. La ville a eu un passé glorieux, documenté depuis des siècles. En 1355, Ibn Khaldoun l’a visitée puis l’a qualifiée de «cité de l'Atlantique», car elle a été à ce moment-là la plus grande ville côtière du Maroc. Au début du XVIe siècle, elle a été décrite par l’écrivain, historien et voyageur allemand résident au Portugal, Valentim Fernandes, qui lui a dédié un très beau texte dans «Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal» (1506 – 1507). Il a parlé de Safi en des termes très élogieux et il disait que c’était «la ville de loin la plus urbanisée et la plus importante du Maroc, de Tanger à l’Afrique noire».

Cette ville a un passé glorieux et son port est la plaque tournante de son activité économique, jusqu’à nos jours. Jusqu’aux années 1970, ce port a figuré parmi les meilleurs au monde, qui a développé autour de lui une industrie de phosphate et de la sardinerie.

Photo ancienne de la médina de Safi en 1925 / DR.Photo de la médina de Safi en 1925 / DR.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour raconter l’histoire de ce poète, qui prendra la parole depuis le minaret ?

Tout est parti d’un fait divers qui a vraiment eu lieu à Safi. Un petit poète de langue arabe, un jour, s’est rendu à la mosquée de la ville en s’emparant du haut-parleur du minaret pour lire des vers de poésie. Cela a été un point de départ pour décrire la vie de ces trois poètes que sont le personnage principal et deux de ses amis, Moncef, Saïd et Najib, qui existent encore aujourd’hui mais dont les prénoms ont été changés, pour les besoins du roman.

Il y a beaucoup de poètes comme ces trois jeunes, qui sont peu publiés car ils n’ont pas les moyens de sortir un recueil en bonne et due forme. Ils se font parfois publier dans des journaux, des suppléments culturels ou des périodiques arabes à l’étranger. Aujourd’hui, chacun des vrais personnages a fait sa vie, mais tous les trois gardent encore un lien avec la poésie. L’un s'est installé en France et il continue à écrire et à s’intéresser à la poésie, le deuxième est devenu instituteur au Maroc et le troisième travaille dans une entreprise locale.

On remarque que vous soulevez aussi la question de la violence...

En effet dans le roman, Moncef était un peu éméché et il a pris la parole depuis le minaret de la mosquée. Il a été molesté par les obscurantistes, mais pas par les policiers, comme il le raconte à sa belle-mère. C’est une réaction violente envers la poésie en général, qu’on retrouve souvent chez les rigoristes, qui se basent sur un verset coranique selon lequel les poètes seraient des menteurs.

Les rigoristes et l’extrémisme s’opposent toujours à la culture. On ne se souviendra jamais assez de certains propos tenus par les détracteurs de la culture qui ont appelé ouvertement à la violence directe. Ils sont pour la répression et pour la soumission, alors que les créateurs sont pour la liberté et ont une vision totalement différente de la société.

De ce fait, Moncef a été considéré comme quelqu’un qui a profané un lieu sacré, non seulement pour les citoyens mais aussi pour l’Etat. Donc les autorités sont intervenues pour le maintien de l’ordre et les extrémistes sont intervenus à leur façon. Ceci nous dit que la violence est omniprésente dans notre société, qu’elle soit verbale ou physique.

Que pensez-vous de la place de la poésie dans le monde, y compris dans le milieu littéraire ?

Le monde se dépoétise à travers le temps et il continue à aller dans ce sens. Dans la cité arabe et arabo-musulmane, on se souvient que la poésie a joué un rôle déterminant, par le passé. Grâce à la poésie, une ville peut s’épanouir ou s’éteindre et s’effacer complètement. Il y a eu des tribus qui ont été maudites par des poètes, puis la société les a elles-mêmes maudites. Donc la poésie avait un pouvoir immense sur les personnes. Dans la ville où j’habite, à Tahannaout, il y a des poètes qui ont tellement influencé les gens au niveau local que leur verbe fait désormais partie des dictons locaux.

Dans le monde de la littérature, il y a un grand débat sur la place de la poésie. Globalement, le roman a tué tous les autres genres littéraires, à quelques différences près selon les pays. Et la poésie est un genre littéraire qui trouve rarement des éditeurs, aussi bien au Maroc qu’ailleurs. Elle ne se vend pas, ne s’édite pas ou très peu ; c’est un genre élitiste. Dans notre pays, la plupart de nos poètes s’autoéditent et s’autodiffusent. Le ministère de la Culture édite une partie, mais les moyens sont limités pour couvrir tous les auteurs. Donc beaucoup le font avec leurs propres moyens.

Il faut dire cependant que la poésie intègre le roman. Dans mes écrits, je ne fais pas de distinction entre les genres. L’essentiel de mon travail porte sur la langue et sur une écriture qui coule de source, avant de m’intéresser à l’histoire en elle-même. C’est ce qui me prend le plus de temps, en tant qu’écrivain.

Y a-t-il une continuité avec vos précédents romans qui gardent toujours un caractère social, ou vous construisez chaque récit indépendamment de vos autres ouvrages ?

Il y a quelques années, j’ai consacré une trilogie à la jeunesse, avec un premier roman intitulé «Triste jeunesse» (2012). J’ai enseigné au lycée pendant 31 ans et j'ai donc connu beaucoup d’élèves. Leurs différents parcours m’ont inspiré et j’ai décidé de consacrer une série à ces jeunes, qui sont une composante fondamentale de notre société et l’avenir de notre pays.

En dehors de cela, je ne peux pas juger si je garde un fil conducteur entre mes livres publiés depuis une vingtaine d’années. Cela reste du ressort des critiques et c’est un point auquel je n’accorde pas vraiment d’importance ! Mon travail consiste à travailler la langue de mes romans, afin que l’histoire qu’ils racontent attire l’attention des lecteurs et ne les ennuie pas. Je m’inspire beaucoup des gens du quotidien que je côtoie et ce sont souvent les histoires qui viennent vers moi. Ce sont les récits de paysans, de maçons, de tailleurs de pierre, de pêcheurs…

J’apprécie d’écouter ces personnes-là et de m’en inspirer. Ce nouveau roman est celui que je consacre pour la première fois à des poètes, avec un texte émaillé d’histoires de petites gens de Safi.

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