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Interview

Ismaël Ferroukhi : «Mica est un film qui montre que la vie est un match avec soi-même»

Loin du cliché héroïque de la fiction, le nouveau long-métrage «Mica» du réalisateur franco-marocain Ismaël Ferroukhi raconte l’histoire de Saïd, un enfant sauvé par le tennis après avoir été séparé de sa famille et réduit à des travaux pénibles. «Mica» adopte un langage universel fait de sport et de cinéma pour redonner de l’espoir, surtout aux jeunes.

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Le réalisateur Ismaël Ferroukhi / DR.
Temps de lecture: 4'

Vous revenez enfin au grand écran avec un nouveau film, dix ans après votre avant dernier. Que s’est-il passé depuis ?

Il est vrai que dix ans c’est long, mais je n’ai jamais quitté le cinéma. Je travaillais sur un projet de film avec ma productrice qui m’a accompagnée dans «Les hommes libres», mais il a été annulé après sa disparition malheureusement. Avec «Mica», j’ai voulu faire un film assez rapidement mais je ne m’attendais pas à ce que la recherche de fonds me prenne cinq ans. Nous l’avons fait avec beaucoup de sacrifices mais je tenais absolument à faire ce film au Maroc, car c’est important pour moi. C’est mon premier film marocain et quelque soit le prix, j’étais prêt à le payer.

Au-delà des contraintes financières, le contexte de la pandémie a aussi joué car nous étions encore en train de travailler sur le film début 2020.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour «Mica» ?

Ce sont particulièrement deux rencontres. Il y a cinq ans à Paris, j’ai croisé un groupe d’enfants venus du Maroc et livrés à eux-mêmes. J’ai essayé de communiquer avec eux pour comprendre ce qui leur est arrivé, comment ils sont arrivés là. Après nos échanges, j’ai pensé qu’il fallait absolument en parler. Cela m’a ramené à un autre souvenir, celui d’une rencontre que j’ai eue il y a une vingtaine d’années à Casablanca, avec un ramasseur de balles, issu d’un milieu précaire. Il m’a expliqué avoir commencé le tennis par hasard, puis il est devenu joueur et entraineur, avant de faire construire une maison à sa mère.

J’ai trouvé que c’était très touchant et j’ai voulu parler à la fois de ces enfants-là que j’avais rencontrés mais ne pas faire un film déprimant. J’ai voulu faire un film d’espoir, ouvert, inspirant pour les jeunes, donc j’ai écrit «Mica» en m’inspirant de deux histoires séparées à la base.

Zakaria Inan dans MikaZakaria Inan dans Mika

Pensez-vous qu’il y aurait des histoires de succès que pourraient nous raconter à l’avenir certains de ceux qu’on appelle aujourd’hui les mineurs isolés ?

Dans le film, si Sophia (Sabrina Ouazzani) n’était pas là pour tendre la mais à ce jeune enfant interprété par Zakaria Inan, il ne serait pas ce qu’il était devenu. C’est un message que je tenais à faire passer. C’est bien de dire qu’il faut s’en sortir et travailler dur pour ça, mais il faut garder la lucidité de savoir qu’on s’en sort aussi grâce à la main qui nous est tendue. Je pense que si on le fait pour ces enfants-là, il y aura certainement des réussites.

Vous avez été témoin de parcours de réussite grâce au sport autour de vous ?

Il y a d’abord l’histoire de cette personne que j’ai rencontrée et qui a été l’une de mes inspirations pour le film. C’est un exemple vivant qu’on peut changer sa vie et y arriver grâce au sport. Après, le film ne raconte pas l’histoire de «comment on devient un champion». C’est surtout comment dépasser les obstacles de la vie et comment se faire accepter et accepter les autres malgré nos différences. C’est ce que nous enseigne la philosophie du sport. La vie est un match avec soi-même. Le sport est une possibilité de mettre en avant cette dualité dans le film ; un combat avec l’autre et avec soi-même.

Le tennis spécifiquement est une discipline où on est très seul. Donc lorsqu’il faut se relever, on est appelé à travailler sur soi pour remonter la pente, seul aussi. C’est également un sport où on rencontre tous les milieux sociaux et où ces différences sont très contrastées. Tout ce mélange était intéressant pour moi en tant que cinéaste. Je trouve qu’il est à l’image de notre société.

Zakaria Inan et Sabrina OuazzaniZakaria Inan et Sabrina Ouazzani

Comment s’est fait le choix des acteurs et le casting pour «Mica» ?

Il était évident pour moi d’intégrer dès le départ deux acteurs dans ce film : Azelarab Kaghat que je connaissais déjà, il était clair pour moi que ce serait le personnage du Haj ; et Sabrina Ouazzani, une grande actrice dans le rôle de Sophia, avec qui j’ai failli travailler une première fois. Mon projet de film était l’occasion qu’on se retrouve.

Il fallait aussi trouver la bonne personne pour le rôle principal de Saïd, le jeune enfant surnommé Mica. J’ai fait un casting auquel se sont présentés beaucoup d’enfants. Je suis passé par tous les clubs de tennis de Casablanca, Marrakech, Rabat… J’ai vu entre 300 à 400 enfants mais je n’avais toujours pas trouvé «Mica», jusqu’à ce que je rencontre Zakaria Inan, qui était le dernier que j’allais voir avant d’annuler le projet. Il vient de Kénitra, la ville où je suis né et est venu comme un coup du destin. Il n’est pas issu d’un milieu aisé, mais il a pu jouer du tennis car son père travaille dans un club et j’ai trouvé que ça rejoignait l’histoire.

Par ailleurs, j’ai fait jouer le rôle du président de la Fédération royale marocaine de tennis à Abdelilah Bennis, ancien champion et actuellement président du Cercle municipal de Casablanca (CMC) où s’est fait le tournage. Tourner dans cet espace est un grand hommage et une reconnaissance à l’œuvre de Mohamed Mjid, à ce qu’il a donné pour démocratiser ce sport et pour créer des champions en intégrant les jeunes de différents milieux. 

Dans vos films, on retrouve toujours des personnages qui se questionnent sur leur vie entre les deux rives. Est-ce une dimension qui vous touche particulièrement ?

Les thèmes de transmission et de questionnement entre les deux rives sont très importantes pour moi, en effet. Ils reviennent beaucoup dans mes films. Pour «Mica», j’ai souhaité faire en même temps un film humain et universel qui nous parle à tous, qui soit inspirant particulièrement pour les jeunes, que j’appelle d’ailleurs à aller voir.

Nous l’avons déjà fait à Marrakech pour des enfants issus de quartiers loin du centre, à Paris pour des jeunes de quartier avec l’association Fête le mur de Yannick Noah et c’était très beau. L’ancien champion iranien Mansour Ibrahimi nous a confié qu’il s’est beaucoup retrouvé dans l’histoire de «Mica». Le film a un aspect social qui était important à montrer aux jeunes, c'est pourquoi nous comptons aussi le programmer dans des établissements scolaires en France.

Le film sort en salles le 22 décembre, simultanément en France et au Maroc, ce qui est rare dans les coproductions entre les deux pays. Vous y avez tenu personnellement ?

C’était aussi essentiel pour moi. Il n’y avait pas de discussion là-dessus, d’autant qu’il est tourné au Maroc. Il est vrai que la situation sanitaire reste encore difficile dans le monde entier, y compris en France et au Maroc. Avec Sabrina Ouazzani, nous sommes bloqués à Paris et nous n’avons pas pu être physiquement à la projection de presse du film au pays, mais nous étions avec nos spectateurs marocains par visioconférence.

Le plus important pour moi était réellement que le film sorte simultanément à Paris comme à Casablanca, quelles que soient les circonstances hors de notre volonté, par respect à nos deux publics et parce que c’est d’abord un film marocain.

Il ne fallait pas qu’il fasse sa sortie nationale après celle en France comme à chaque fois. J’y tenais vraiment et je pense que cela fera plaisir à nos spectateurs. On est à la même heure, il n’y a pas de raisons de décaler une date !

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