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Interview  

Maroc : «Femmes suspendues», le dilemme des conjointes abandonnées par leurs maris [Interview]

Dans le documentaire «Femmes suspendues», Merième Addou interroge le traitement juridique et le statut des épouses abandonnées par leur maris depuis plusieurs années, et qui peinent à obtenir le divorce unilatéral dans ces cas-là. Elles sont pourtant plusieurs à être sans nouvelles de leurs époux introuvables et dont les adresses demeurent intraçables. INTERVIEW.

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Depuis les années 1990 et plus qu’avant, le phénomène des femmes abandonnées par des maris qui ne laissent aucune trace se répand au Maroc. Avec l’émergence du «hrig», certains auraient choisi de migrer en Europe, sans en informer leur entourage. D’autres auraient décidé de refaire leur vie, sans confronter leurs conjointes, restées ainsi dans l’attente. D’autres encore ont simplement quitté le foyer conjugal, du jour au lendemain, sans donner de nouvelles ni de preuves de vie. Au pied du mur, les épouses décident de demander le divorce. Mais le dépôt de leur requête est le début de longues péripéties.

C’est à ces femmes-là dont le statut reste dans une zone grise minée de dilemmes juridiques que la documentariste Merième Addou a consacré son dernier film, «Femmes suspendues»*. Malgré la réforme du Code de la famille en 2004, ces femmes voit rarement ou difficilement le bout du tunnel, lorsqu’il n’y pas de coup de théâtre le jour du verdict, où les maris réapparaissent et suspendent toute décision du juge. Diplômée en droit avant de se tourner vers le cinéma, la réalisatrice suit les histoires de trois femmes.

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire un documentaire sur cette thématique ?

C’est une situation que vivent des milliers de femmes dans différentes régions du Maroc, mais dont on entend peu parler, au point où il y a encore des personnes qui ne savent pas que ces situations existent, ou qui pensent qu’elles n’existeraient plus en 2021. J’en avais connaissance de loin, mais c’est au tribunal de famille à Tanger que je les ai vues concrètement. C’était en 2014, pendant ma préparation de films institutionnels sur les droits des femmes et le Code de la famille, dix ans après sa réforme. J’étais appelée à faire des capsules en trois volets pour montrer les progrès que permettent les nouvelles dispositions juridiques. Mais en plein tournage, j’ai été interpellée par un groupe de «femmes suspendues».

Elles m’ont abordée en me faisant remarquer que je mettais en avant des choses qui marchaient, mais que c’était d’elles aussi que je devais parler. Elles ont commencé à me raconter leur long parcours pour leurs divorces de maris absents depuis 10, 15, voire 20 ans ou plus. Faute de preuves de vie de leurs conjoints, qui ne sont pas pour autant déclarés morts ou recherchés pour une disparition avérée, elles doivent se battre seules pour retrouver une adresse, d’anciens voisins, des membres de la belle-famille qui disparaissent aussi… Elles doivent aussi trouver le moyen de faire parvenir aux concernés les convocations du juge, ou encore rassembler 12 témoins hommes en un temps record pour attester de la longue absence du mari avec qui les liens sont actés.

Peu ou pas instruites, ces femmes-là ont rarement eu la possibilité de connaître tous leurs droits, de se tourner rapidement vers des avocats, savoir où et vers qui aller, rédiger leurs lettres et leurs demandes elles-mêmes, être autonomes et alertes durant toutes les étapes de la procédure… Souvent mères de famille, il faut dire aussi qu’elles ont été laissées dans une grande précarité après la disparition de leurs époux. Elles ont dû faire des petits boulots mal payés et très pénibles. J’ai été profondément touchée par leurs situations et j’ai décidé de leur consacrer un documentaire intitulé «Femmes suspendues», car ce dilemme juridique les laisse effectivement en suspens.

Le mari peut faire constater un «abandon du foyer conjugal», ce qui peut jouer en sa faveur en cas de divorce et pèse sur le droit de garde des enfants, en fonction des juges. N’y voyez-vous pas un traitement inéquitable quand la situation est inversée ?

Qui écrit la loi ? C’est une tendance mondiale, ce sont les hommes qui sont, en majorité, les rédacteurs des textes régissant la vie sociale commune, le statut personnel, les droits économiques, ainsi de suite. A partir du moment où le législateur est composé de juristes hommes pour la plupart, les lois deviennent souvent des dispositions écrites par les hommes, pour les hommes et qui ne desserviront pas les intérêts des hommes pour préserver des droits des femmes.

Au Maroc, il est toujours plus simple que ce soit l’homme qui pose ses exigences, voire ses contraintes, en cas de séparation. Il peut obtenir le divorce plus facilement s’il fait constater un «abandon du foyer conjugal» en cas de dispute, après laquelle l’épouse quitterait le domicile pour quelques jours seulement. Il peut déposséder son ex-femme de la garde des enfants si elle décide de se remarier. Il a une marge de manœuvre sur la valeur de la pension alimentaire, etc. Dans le cas des «femmes suspendues», la procédure devient plus complexe au regard des magistrats, faute d’un statut clair où la loi définit la situation de ces femmes-là et comment la traiter.

A partir de là, le juge peut estimer que vu l’absence du mari depuis plusieurs années et le manque de preuves sur une adresse de son domicile, le concerné ne peut avoir la possibilité de se défendre s’il est vivant et que la justice est censée le permettre. En plus des dilemmes administratifs montrés dans le documentaire, je pense que c’est l’une des raisons de la longueur de la procédure. C’est pour cela que les demandes de divorce sont annoncées à la radio, à plusieurs reprises, afin d’informer les maris par tous les moyens qu’au bout de dix jours, les juges peuvent trancher en faveur de l’épouse.

Vous nous avez révélé qu’entre le début du tournage et la sortie de ce documentaire, plusieurs années se sont écoulées. Que s’est-il passé ?

J’ai commencé à travailler sur mon documentaire en 2015 et c’est en 2021 qu’il est enfin sorti. J’avoue que la difficulté principale a été d’avoir des autorisations de tournage pour pouvoir avancer sur le projet dans les temps. Il s’est passé un an entre ma première demande et la première autorisation pour commencer à filmer. Il a été difficile d’en obtenir rapidement à chaque fois que j’en faisais la demande. J’ai raté des possibilités de tourner des séquences qui faisaient partie des moments forts du parcours de ces femmes.

Certaines m’appelaient parfois pour m’informer qu’elles avaient rendez-vous au tribunal de famille, par exemple, mais je ne pouvais les y accompagner avec ma caméra, faute d’autorisation. Lorsqu’on travaille sur un format comme celui du documentaire, qui techniquement, artistiquement et même en termes de moyens n’obéit pas aux mêmes schémas que la fiction, les obstacles administratifs prennent souvent le dessus sur les autres contraintes qu’on peut avoir. Je devais souvent justifier le nombre réduit des membres de l’équipe, la longueur de mes durées de tournage, voire le processus de notre projet en lui-même…

Sur le plan cinématographique, il n’a pas été simple de trouver des femmes qui accepteraient de parler de leur situation à visage découvert. J’ai finalement fait connaissance avec plusieurs à Beni Mellal, où j’ai concentré le récit sur le parcours de Ghita, de Saadia et de feue Latifa, qui est malheureusement décédée suite à des problèmes de santé, sans pouvoir obtenir son divorce tant espéré. C’était très dur pour nous toutes et il a fallu plusieurs mois pour s’en remettre et reprendre le travail sur ce projet. Ce film est un hommage à elle et à toutes les épouses qui vivent la même situation dans d’autres villes et villages de notre pays.

A force de côtoyer les «femmes suspendues» dans la province de Beni Mellal, elles sont toutes devenues pour moi des membres de ma famille qui m’ont fait confiance et qui ont tout partagé avec moi, à commencer par leurs histoires très personnelles qu’elles ont voulu faire connaître en me faisant confiance et en acceptant de témoigner. La sortie de ce film coïncide désormais avec des appels à une réforme globale du Code de la famille dans notre pays. J’espère que mon documentaire pourra contribuer à ce débat-là, à sa manière et de mon point de vue de réalisatrice.

*«Femmes suspendues» de Merième Addou, à voir dimanche 19 décembre dans le cadre de la case documentaire Des Histoires et des Hommes sur 2M à 21h50

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