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Interview  

Simone Bitton : «Le départ des juifs du Maroc a laissé un sentiment de gâchis historique» [Interview]

Dans le parlé marocain, Ziyara désigne le pèlerinage rituel effectué sur les tombes et les mausolées des saints juifs et musulmans. C’est aussi le nom du dernier film documentaire de la réalisatrice franco-marocaine Simone Bitton, qui suit les gardiens musulmans de la mémoire juive, dans différentes régions du Maroc. Sorti en salles en France, le film sera diffusé prochainement sur 2M.

Publié
La réalisatrice franco-marocaine Simone Bitton / Ph. Viviane Cohen
Temps de lecture: 5'

L’idée du documentaire commence d’une histoire personnelle ou d’une réflexion globale ?

C’est un film très personnel, bien entendu, puisque cette histoire est la mienne en tant que juive marocaine, ayant grandi au Maroc. Mais ce n’est pas pour autant un film intime. Ce n’est pas un film où je vais exclusivement à la recherche des traces de ma propre famille au Maroc, ou de ma ville natale. Avec une forme cinématographique très personnelle, sur un sujet qui me touche éminemment, je vais à la recherche de quelque chose de collectif.

C’est un collectif qui ne l’est pas seulement aux juifs mais aussi aux musulmans de mon pays. Je vais à la recherche de ce collectif qui existait entre nous et qui continue, d’une certaine manière, heureusement, à perdurer, puisqu’il reste une petite communauté juive au Maroc et surtout parce qu’il y a tous ces gens formidables, des Marocains musulmans qui préservent notre mémoire commune et notre propre identité.

Votre documentaire questionne la mémoire collective, mais on retrouve des traces de vos aïeux dans les différentes régions où vous vous rendez…

J’ai de la chance car mon nom de famille, Bitton, est très répandu au Maroc parmi les familles juives. Ce nom apparaît sur des tombes quasiment dans tous les cimetières juifs du pays. Assez vite dans le tournage, j’ai employé cet élément-là comme un fil conducteur du récit, d’autant que très souvent, ma manière d’entamer la conversation avec un gardien de cimetière a été de lui demander s’il existait des Bitton sur les noms des tombes. Généralement, il y en avait plusieurs et il me les montrait. C’est à partir de là que se faisait la rencontre.

Quelle est la démarche justement de préparation de votre documentaire ? Vous vous êtes rendue préalablement sur les lieux qu’on voit dans le film avant de poser votre caméra ?

J’ai fait beaucoup de repérages, en effet. Mais dans le film, on voit aussi des endroits où je n’étais jamais allée auparavant. Au départ, j’avais une idée assez «cérébrale» de ce documentaire. J’avais lu dans des ouvrages d’ethnologie qu’il existait beaucoup de saints partagés entre les juifs et les musulmans du Maroc et auprès desquels les deux communautés se rendaient ou organisaient des moussem. Cette idée m’avait beaucoup plu et touchée. J’ai commencé donc à faire des repérages de manière plutôt pensée et réfléchie en amont, à la recherche de ces lieux-là spécifiquement.

Assez vite, au fur et à mesure de mes rencontres avec les gardiens des sanctuaires et mausolées, ces personnes-là m’ont bouleversée et j’ai décidé de faire un film sous forme de voyages et de suite de rencontres avec des gardiens musulmans. J’ai élargi l’idée ensuite aux gardiens des cimetières, des synagogues et mêmes à des intellectuels et à des chercheurs, comme la conservatrice du Musée du judaïsme marocain à Casablanca, Zhor Rehihil, l’ethnologue Aomar Boum qui enseigne l’histoire du judaïsme marocains dans les universités aux Etats-Unis, le journaliste maroco-canadien Mohamed Lotfi ou encore le militant des droits humains Fouad Abdelmoumni…

Toutes ces personnes-là sont pour moi, du plus grand intellectuel au plus humble gardien de cimetière, les gardiens musulmans de ma mémoire juive. C’est à eux que le film est dédié.

Ce film revêt une dimension de continuité et de transmission de cette mémoire. On voit aussi des personnes de toutes les générations. C’était important pour vous ?

Forcément, il ne reste pas beaucoup de juifs au Maroc. Il reste quelques centaines de familles, alors que nous étions des centaines de milliers. Donc quelque chose est en train de disparaître, sauf s’il est transmis. C’est pour cela que c’est tellement important de voir que des gens qui s’occupent de cette transmission. C’était touchant de voir que les gardiens de mausolées et de cimetières ont été chargés de conserver cette mémoire et d’assurer la continuité en héritage de leurs parents, à qui ce processus a été confié par des familles parties.

Je veux dire aussi qu’il y a eu quelque chose de très beau au niveau du processus de transmission, même pendant le tournage et au sein de notre équipe. J’ai déjà un certain âge, mon chef opérateur est de ma génération, il est venu avec moi de France, mais tout le reste de l’équipe est constitué de jeunes femmes marocaines de grand talent : l’ingénieure du son, l’assistante caméra et l’assistante à la réalisation. Il y avait de la transmission au niveau cinématographique, entre nos deux cultures juive et musulmane qui ne font qu’une et c’était formidable.

C’est pour vous une manière de garder également l’aspect populaire et accessible à tous de cette mémoire commune ?

Les gardiens de cimetières et de sanctuaires sont généralement des personnes humbles. Je me suis rendue à des endroits très reculés. On y trouve une transmission de charge orale et de sacralité. Mais ce qui est très beau, ce n’est pas seulement cette transmission proprement dite, c’est le fait même qu’elle existe. Je suis bouleversée à l’idée que des musulmans de mon pays soient les gardiens des Torah juives.

En tant que cinéaste, mon travail est d’amener des images qui racontent des histoires et cette histoire-là particulièrement détonne dans le monde d’aujourd’hui. Les témoignages émus sur les départs des familles juives sont bouleversants mais son réels et font partie du monde d’aujourd’hui, le même où je pose ma caméra de réalisatrice pour filmer le présent, même quand le sujet du film est le passé.

On remarque une dimension politique dans les témoignages questionnant les départs massifs des familles juives dans les années 1960. Que nous disent-ils ?

Tout à fait, des témoignages s’interrogent sur ce que serait devenu le Maroc si ces familles juives n’étaient parties. D’autres sont submergés de tristesse en résumant la situation avec leurs mots : «C’est dommage, c’est comme ça la politique». Je trouve que la dimension politique est très forte dans ce documentaire et c’est là la puissance du film, s’il y en a une.

Dans ce travail, je ne suis pas allée chercher ma propre nostalgie, qui existe bien sûr, ou la nostalgie des juifs qui sont partis. Je suis allée en essayant de recueillir la nostalgie de ceux qui sont restés, de ceux qui sont aujourd’hui au Maroc et qui continuent à prendre soin de cette histoire pour qu’elle ne se perde pas et qui n’ont pas dû être juifs pour le faire. C’est ce sentiment-là que j’ai voulu montrer et cela s’est exprimé de manière émouvante.

Je pense aussi qu’il y eu a un grand sentiment de gâchis historique et ces témoignages-là nous le racontent. C’est peut-être lié au sentiment d’avoir raté des occasions décisives, au lendemain de l’Indépendance du Maroc, et qui auraient changé le cours de beaucoup de choses si elles avaient été saisies à temps. Il y a des facteurs politiques dans le départ des juifs et c’est une des clés de compréhension sur la notion de fraternité existante encore et qui devient une consolation pour moi.

En regardant votre film, et surtout la fin, on a le présentiment qu'il y aura une suite...

Absolument ! Il y aura une suite à ce documentaire, parce que ce dernier se termine sur la tombe de l’écrivain Edmond Amran El Maleh comme dernière image, ainsi que des mots que j’ai choisis de ses écrits. Lorsque le film est sorti ici en France, beaucoup de spectateurs m’ont demandé à la fin qui était ce grand intellectuel et j’ai réalisé que des personnes ne le connaissaient pas encore. Plutôt que d’expliquer amplement à chacun et à chacune qui il est, il sera le personnage principal et le sujet central de mon prochain film.

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