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Interview

Belgique : «Soupçonner le Maroc d’espionnage est une lourde accusation» [Interview]

Vice-président de l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB) et président de cette instance en 2014, Noureddine Smaïli s’exprime, une semaine après les polémiques entre l’institution et le ministère de la Justice belge, qui a évoqué un éventuel espionnage pour le Maroc. En janvier dernier, le responsable a succédé à Salah Echallaoui, qui a démissionné de ses fonctions à cause de ces soupçons.

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Noureddine Smaïli, vice-président de l'EMB / DR.
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Depuis plusieurs mois, des déclarations du ministère de la Justice font état de soupçons d’ingérence que l’EMB réfute et dénonce. Comment la polémique est-elle née ?

On parle d’ingérence, mais quelle ingérence ? Est-il sous-entendu que le Maroc s’ingérerait dans les affaires belges ? Le ministre de la Justice évoque un soupçon d’espionnage, qui est un mot très très lourd, à mon sens ! Le Maroc et la Belgique sont des pays amis de longue date. La coopération belgo-marocaine est très développée. Le Maroc a grandement aidé la Belgique à trouver Salah Abdessalam en lui montrant sa planque. La collaboration bilatérale va donc bon train et je trouve que ces soupçons sont une erreur. Toujours est-il que je fais confiance à la Justice de mon pays. Monsieur le ministre a tenu des propos, l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB) en la personne de Salah Chellaoui s’est défendu et la vérité sera connue un jour.

Mais dire que le Maroc espionne la Belgique est totalement injuste, d’autant que nous sommes des pays frères, que les deux rois chefs d’Etats sont très estimés l’un auprès de l’autre depuis feu Mohammed V. Je pense que les soupçons d’espionnages sont une erreur malintentionnée. Au niveau de la Sûreté de l’Etat en Belgique, un avis a été rendu, il peut être favorable comme défavorable, mais il reste à justifier.

Les communications de part et d’autre (EMB-Justice) interviennent dans un contexte où l’islam en Europe est remis en avant dans les débats médiatiques, notamment en France. Pensez-vous qu’il y a de cela dans la situation de l’EMB avec les parties qui le soupçonnent d’ingérence ?

Il faut comprendre qu’il y a une très grande différence entre la république française et le royaume belge. La laïcité en France n’est pas la position neutre adoptée par l’Etat belge. Les institutions cultuelles représentent différentes communautés religieuses, musulmanes, chrétiennes, israélites... Tous leurs membres ont le droit d’avoir d’une institution qui les représente et les défend. L’EMB est le seul organe représentatif de la communauté musulmane en Belgique. Ce qu’il faut comprendre donc, c’est que nous sommes là parce que l’Etat donne le droit à chacun de défendre ses valeurs, ce qui est merveilleux dans ce pays. Un organe de l’Etat ne peut donc être soupçonné d’espionnage pour un pays tiers, c’est totalement infondé. Nous sommes des citoyens belges.

J’ai été président de cette instance en 2014 et à ce jour, j’ai rencontré des personnes haut-placées de l’Etat, dans le cadre de mes fonctions. Je peux vous assurer qu’au niveau étatique et institutionnel, il n’y a aucune stigmatisation des musulmans en Belgique, d’autant que nous sommes la seule institution cultuelle où les représentants accèdent à leurs responsabilités à l’issue d’élections et de manière démocratique, car nous sommes dans cette démocratie belge que nous aimons tant. Au regard de la liberté d’expression, chacun a en revanche le droit de dire ce qu’il veut. Mais nous avons le droit de nous défendre dans le cadre que nous permet la justice, de notre côté.

Ces dernières années, des changements ont été opérés au sein de l’EMB pour lever tout soupçon d’ingérence, notamment en mettant fin au financement étranger. Ce projet a-t-il porté ses fruits ?

Beaucoup de gens croient, en effet, qu’il existe un financement étranger du culte musulman en Belgique, ce qui est totalement faux. Ce qui existe, ce sont les dons, comme il y a ce que l’on appelle «la quête», dans les églises. En d’autres termes, nous sommes autofinancés par les fidèles. Il y a toujours une liste des noms et des prénoms des donateurs, qui participent en cotisant pour le fonctionnement de la mosquée. La seule qui était dans les mains de l’Arabie saoudite à ce niveau est la Grande mosquée de Bruxelles, qui est redevenue une mosquée comme les autres, en termes de financement.

Je crois que chacun a le droit de se rendre dans l’un de ces lieux reconnus pour consulter la liste des donateurs, qui contribuent au paiement des différentes charges comme l’eau, l’électricité, la logistique et ainsi de suite. Il y a des soupçons, parfois de la peur, mais je peux vous assurer que sur les 300 mosquées officielles en Belgique, la Sûreté de l’Etat nous met en garde quelques fois sur certains aspects qui méritent notre attention et la police fait son travail. Pour le reste, nous avons des gens qui vivent normalement et qui se rendent dans les mosquées pour faire leurs prières comme 98% des fidèles qui y affluent. C’est cela notamment que nous avons hérité du Maroc, où nous avons été éduqués au vivre-ensemble. Nous n’imposons ni notre foi, ni nos valeurs aux autres et nous vivons paisiblement là où nous sommes, au Maroc comme en Belgique.

L’EMB fait désormais l’objet d’une deuxième mise en demeure. Comment l’Exécutif envisage-t-il d’y répondre ?

Nous ne faisons rien qui soit en infraction avec la loi. Notre comptabilité est irréprochable. Nous avons deux comptables et un réviseur que nous payons pour ses tâches. Nous faisons les marchés publics et nous avons trois devis. Nous choisissons le moins cher, comme le prévoit la loi. J’ai la possibilité de voir les virements et chaque opération est documentée par une facture pour prouver les dépenses. Tout est d’ailleurs fait par virements justifiés, comme c’est une règle générale en Belgique. Je ne vois pas dans ce cas-là comment peut-on accuser des gens sans savoir. Je ne signerai un virement que s’il y a justificatif, lequel est d’ailleurs impérativement cosigné. Que l’on ne vienne donc pas nous dire, par la même occasion, que nous gaspillons l’argent de l’Etat. Cela est impossible, dans la configuration où nous respectons les lois en vigueur.

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