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Grand Angle

La commémoration de la bataille d’Anoual servira-t-elle de réconciliation historique ?

Le centenaire de la bataille d’Anoual marque une occasion renouvelée de mettre en avant le travail de mémoire sur cette confrontation menée par Abdelkrim El Khattabi contre l’armée espagnole. Cette commémoration annuelle questionne également la notion de réconciliation et de réparation.

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Photo d'illustration / DR.
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Le mois de juillet 1921 a été marqué par 18 jours de combats intenses, à l’issue desquels les résistants menés par Abdelkrim El Khattabi sont sortis victorieux face à l’Espagne, qui a essuyé un échec cuisant et compté des milliers de morts. Le 21 juillet a immortalisé la bataille ultime, dite Anoual. En effet, les soldats du général espagnol Manuel Fernández Silvestre ont été dépassés par l’intensité des frappes et 10 000 parmi eux sont tombés dans le champ de guerre. Leur chef sera porté disparu, bien que les récits officiels espagnol avancent qu’il se serait suicidé. A ce jour, son corps est resté introuvable.

Cent ans après ce duel historique qui a suscité l’intérêt de la presse internationale pour le leader de la résistance rifaine, ces événements «devraient servir de lieu de réconciliation», selon l’historien spécialiste en anthropologie sociale et culturelle, Mustapha Qadery.

Un travail de mémoire pacifique

A quelques jours des commémorations de cette bataille, célébrées entre le 20 et le 21 juillet, le chercheur a indiqué auprès de Yabiladi que ce rappel historique revêtait plutôt un caractère pacifique, «en opposition à certaines célébrations annuelles en Espagne, comme celle de la Reconquête». «Côté marocain, je trouve qu’il n’y a pas de démarche de haine vis-à-vis des ex-colonisateurs, espagnols ou français, dans le cadre du travail de mémoire et notamment des commémoration», a-t-il souligné.

«On se souvient de ce qui s’est passé, parce qu’on doit savoir ce qui s’est passé et pour que cela ne se reproduise plus, mais cette célébration reste symbolique, bien que le nombre de batailles perdues par les armées coloniales soit important. On parle de quelques-unes qui sont connues comme Anoual et Lahri, mais ce rappel historique, au niveau institutionnel ou de la société civile, se fait loin d’un esprit de rancune et de haine.»

Mustapha Qadery

Pour le chercheur, cette célébration au Maroc vise surtout à rendre hommage aux personnes qui sont tombées dans le champ de bataille et non pas pour asseoir ou réaffirmer un rapport de force. «Cela n’a jamais nourri la haine des Marocains vis-à-vis des Espagnols ou des Français, dans toutes les régions. Cela n’est pas fait dans un scénario qui revendique la revanche mais bien au contraire. Lorsque la société civile prend des initiatives, c’est d’abord pour raconter la mémoire orale qui parle de ces événements-là, notamment la poésie qui est toujours vivante et qui relate différents faits historiques, que ce soient les batailles gagnées ou perdues, en plus de mettre en avant les écrit historique et les recherches académiques», a indiqué Mustapha Qadery.

Cette commémoration est voulue aussi comme une lutte contre l’oubli. «C’est important parce que les traces sont toujours là et que les événements ne sont pas simples, puisqu’ils sont liés à des moments de dépossession de la souveraineté et d’émergence de la résistance dans différentes régions pour endiguer l’avancée de parties qui se prétendent civilisées, mais qui sont d’abord des armées coloniales», explique-t-il.

Dans ce contexte, le chercheur déplore «certaines revendications de réparation de la part d’acteurs de la société civile qui sont saisonnières et portent nécessairement sur les effets de l’usage des armes chimiques par les puissances colonisatrices», sans s’étendre sur les différentes dimensions de l’impact de ces guerres.

Une rancune difficile à effacer

De l’autre côté de la rive de la Méditerranée, certaines célébrations d’un point de vue espagnol gardent cependant les stigmates des idéologies impérialistes, selon Qadery. «On essaye d’y cultiver un sentiment de haine vis-à-vis du "Moro" comme on l’appelle en espagnol, y compris son expulsion physique, l’inquisition pour "purifier le corps" des musulmans et des juifs restés en Espagne catholique et qui sont devenus "Morisco" et "Marrano". L’Espagne ne s’est jamais excusée pour l’ensemble de ces faits», rappelle le chercheur, pour qui ces démarchent dénotent de «célébrations faites dans une optique de cultiver le sentiment de revanche».

«C’est pour cela que l’occupation espagnole des provinces marocaines du sud a été marquée par une revanche en envahissant le territoire duquel sont venus les Almoravides, en nommant Dakhla villa Cisneros, en hommage à celui qui a décrété l'inquisition. Cela dénote à quel point beaucoup d'Espagnols gardent dans leur imaginaire cet esprit revanchard comme doctrine de gouvernance, la domination des deux rives, comme celle de Juan Vazquez de Mella.»

Mustapha Qadery

Selon le spécialiste, cette doctrine s’étend à la célébration de certaines dates à caractère religieux, à l’image de la Semaine sainte. «Comme l’Eglise a longtemps dominé la pensée et l’Etat en Espagne, on a essayé de construire l’identité religieuse espagnole, toujours dans cette mémoire contre le "Moro" qui constitue un soi-disant ennemi. On ne développe pas une démarche de réconciliation, de dialogue», souligne encore le chercheur. Ces questions d’ordre historique et politique interrogent l’évolution de la société espagnole contemporaine, de plus en plus marquée par la diversité.

Face aux dogmes, Mustapha Qadery redoute notamment l’impact sur les enfants issus de l’immigration, qui sont Marocains et Espagnols à la fois. «Comment peuvent-ils se reconnaître dans ces racines-là ?», a-t-il souligné, alertant du danger sur les futures générations qui «risquent de dériver».

«La présence des "Moros" en Ibérie ne date pas de la période musulmane. Beaucoup de rois amazighs y sont nés. Les deux rives étaient pratiquement une sorte de continuité territoriale et ce ne sont pas les frontières d’Etat-nation qui ont changé la donne historique. De ce fait, toute construction identitaire basée sur la haine de l’autre doit être questionnée.»

Ce débat d’ordre historique et sociétal à la fois reste actuel, selon Mustapha Qadery, qui rappelle que la communauté marocaine a été visée par des crimes racistes en Espagne depuis plusieurs années. A chacune des attaques, des allusions explicites aux "Moros" reviennent. «Une bonne partie des Espagnols est très consciente de ces questions, mais d’autres croient être toujours dans une guerre qui fait partie du passée», estime le chercheur. Or et dans ce passé, «il faut savoir que la notion des frontières comme on l’entend aujourd’hui n’était pas la même», conclut-il.

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