Menu

Interview

Maroc : «La boîte à merveilles», un cinéma itinérant dans les villages reculés [Interview]

Vivant entre le Maroc et l’Italie depuis cinq ans et installé à Venise depuis un an, Marouane Bahrar a porté le projet d’un cinéma itinérant depuis 2010. Douze ans après en avoir rêvé, ce projet voit enfin le jour, permettant des projections de films dans 80 villages marocains.

Publié
DR
Temps de lecture: 4'

«La boîte à merveilles» est une expression ancestrale au Maroc. Son utilisation se fait dans divers contextes et elle a inspiré Ahmed Sefrioui, qui l’a utilisée pour titrer son roman autobiographique en 1954. En 2021, elle évoque le projet lancé par Marouane Bahar et deux de ses amis, afin de donner à voir des «merveilles» cinématographiques grâce à un appareil de projection de films hautement performant. Techniquement, cette «boîte» est conçue comme un écran à même de garantir une qualité de projection égale ou supérieure à celle des salles de cinéma classiques.

En d’autres termes, il s’agit d’un projet de salle de cinéma mobile, qui organise à partir de mars 2022 une programmation itinérante dans les villages du Rif à l’extrême sud du Maroc. Une cinquantaine de films et 120 projections seront prévues et en attendant, l’équipe du projet a procédé à quelques essais, pour mettre à l’épreuve leur «Caravane cinéma» tout terrain sur les routes les plus difficiles.

Comment a évolué votre réflexion sur ce projet ?

L’idée est née il y a douze ans à peu près, lors de ma participation à un festival du film en Afrique du Sud. Dans le cadre d’un atelier, nous réfléchissions sur le futur des salles de cinéma dans notre continent. L’initiative de départ était d’organiser une caravane sous forme de projet de cinéma mobile, itinérant dans toute l’Afrique. Loin de ne pas avoir abouti pour des raisons de budget, l’idée a été peu à peu abandonnée en raison des nombreux conflits touchant le continent, en plus du grand défi de former toutes les équipes pour un tel projet.

Les choses sont restées ainsi jusqu’à notre retour au Maroc. Lors du confinement sanitaire en 2020, nous avons repensé ce concept, d’autant que cette forme de salle de cinéma peut fonctionner en temps de pandémie et qu’elle respecte à 100% les mesures sanitaires et de distanciation. L’idée est alors venue de relancer le projet, avec un véhicule franchisseur qui permet de sillonner tous les recoins du Maroc.

Avez-vous déjà identifié les 80 villages qui seront sillonés par ce cinéma itinérant ?

Cela se fera en trois tournées, chacune d’une durée de trois mois. Les premiers des 80 villages bénéficiaires sont situés dans les vallées de l’Ourika, de Tichka et d’Al Haouz. Sur les trois, nous avons repéré plus 80 villages mais nous avons opté pour ce nombre réduit. Pour l’instant, nous fonctionnons avec nos fonds propres. Nous avons rassemblé près de 90% du budget logistique et technique pour la première tournée.

Pour la prochaine, nous cherchons encore des fonds. Notre concept est que les sponsors peuvent offrir des projections pour la population. Nous avons pu avoir une promesse de soutien financier de la Fondation Cinecittà en Italie, puisque la caravane démarrera là-bas. Elle nous aide aussi avec des films en mettant à notre disposition l’archive de sa cinémathèque et pour le moment, nous sommes en train de développer la programmation.

Du côté marocain, nous avons proposé au ministère de la Culture et au Centre cinématographique marocain (CCM) de contribuer au projet. A terme, notre objectif est d’avoir un numéro d’exploitation, comme toute salle de cinéma reconnue afin de distribuer directement des films.

Quels genres de films peut-on voir dans ces projections ?

Nous voulons faire une programmation éclectique de genres divers, avec des films de divers pays. Un espace important sera donné au cinéma marocain, car des films ont été produits mais cela fait presque deux ans qu’ils ne sont pas distribués largement. La priorité leur sera accordée pour leur donner de la visibilité.

Nous avons aussi des films de cinéma d’auteur du monde entier et beaucoup de documentaires aussi, de tous les pays. L’idée sera d’adapter la programmation à chaque village, afin d’inspirer les populations, instruire les jeunes et leur ouvrir le regard vers des horizons divers pour découvrir autre chose.

Nous sommes en train de négocier également une collaboration avec le ministère de la Santé. Nous proposons de produire des capsules de sensibilisation contre la Covid-19, pour les projeter avec les films dans les villages où la caravane fera escale.

Vous vous êtes organisés au sein d’une structure pour le lancement de la caravane ?

Je n’appartiens pas à une association marocaine à proprement parler, mais ce projet est parrainé au Maroc par l’Agence digitale du film marocain, une association de droit marocain qui collabore avec nous. Au sein de l’équipe d’organisation, deux membres actifs ont précédemment fait partie de l’équipe du Musée Yves-Saint Laurent.

Vous portez ce projet depuis 12 ans et vous tenez à ce qu’il voit le jour, malgré les contraintes. Y a-t-il une histoire personnelle derrière votre engouement ?

Je suis d’abord un professionnel du cinéma, c’est mon métier. Je suis réalisateur et directeur de photographie, lauréat de l’Institut spécialisé du cinéma et de l’audiovisuel (ISCA) à Rabat et de l’Ecole nationale supérieure de l’audiovisuel (ESAV) de Marrakech. Comme beaucoup de mes collègues dans ce domaine, je me pose des questions sur la déperdition du marché du cinéma. Des films ont été tournés malgré la crise sanitaire, mais nous n’avons pas un espace de diffusion et de distribution pour le moment et c’est ce qui a d'autant plus accentué la crise.

Avant cela, j’ai créé et monté la salle de cinéma Yves-Saint Laurent à Marrakech. C’est l’un des projets phares sur lesquels j’ai travaillé au Maroc, ces dernières années. Cela m’a fait mal au cœur de voir ensuite que le projet a dû fermer. Je crains même un arrêt définitif, parce qu’il n’a pas eu le temps d’amortir ses frais après l’ouverture en 2017.

Cela m’a fait très mal et je me suis dit que c’est l’occasion de donner naissance au projet de Caravane gratuite et libre d’accès. D’ailleurs, cette salle-là prévoyait des projections gratuites à 100% et accessibles à tout le monde, avec une nouvelle programmation chaque semaine, comme c’était la volonté d’Yves-Saint Laurent avant sa mort, puis de Pierre Bergé qui m’avait mandaté pour mettre la salle sur pieds.

Actuellement, je travaille en Italie avec la Ville de Venise auprès de musées, pour la création d’installations audiovisuelles. Je travaille aussi avec l’ambassade de Grèce ici sur la création de musées virtuels et je tiens toujours à la création d’un projet de cinéma pour le Maroc.

Soyez le premier à donner votre avis...
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com