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Diaspo #191 : Leïla Bahsaïn, une romancière forgée à l’entrepreneuriat et au social

Après de brillantes études managériales au Maroc puis en France, Leïla Bahsaïn-Monnier a évolué dans le monde de l’entreprise. Mais la volonté de réaliser son rêve de devenir écrivaine ne l’a jamais quittée. Son parcours dans l’entrepreneuriat a enrichi sa plume, qui lui a permis d’être primée à plusieurs reprises.

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L'écrivaine franco-marocaine Leïla Bahsaïn / Ph. Amandine Fénix
Temps de lecture: 5'

Son dernier livre confirme son succès auprès de ses lecteurs ainsi que de la critique en France. «La théorie des aubergines» (éditions Albin Michel) est le deuxième roman de l’écrivaine franco-marocaine Leïla Bahsaïn-Monnier, qui compte à son actif plusieurs nouvelles et un premier roman à succès. Il témoigne de la force de son texte dans différents genres littéraires, lui permettant de recevoir des prix de renom.

Native de Salé et ayant grandi à Marrakech à partir de l’âge de 8 ans, l’écrivaine est en effet lauréate du Prix Méditerranée du premier roman pour «Le ciel sous nos pas», faisant d’elle probablement la première femme et la première Marocaine à recevoir cette distinction. Elle rafle également le Prix du livre européen et méditerranéen, déjà décerné à des écrivains de renom tel Eric Fottorino.

Tout commence pour Leïla Bahsaïn à l’enfance. Pour avoir grandi avec une mère enseignante et un père travaillant dans l’hôtellerie, elle accède à des livres de littérature «qui sont plutôt destinés aux adultes». «Je lisais ce que je pouvais trouver à la maison ou dans les hôtels où mon père a travaillé, donc ce n’était pas forcément de la littérature de jeunesse», nous confie l’écrivaine.

C’est certainement cet exercice qui a permis à Leïla Bahsaïn de développer précocement de grandes capacités d’écriture, mais aussi une rigueur innée dans la construction de ses récits. Elle se passionne pour la littérature arabe et française à la fois, dévorant les classiques dans les deux langues. Elle plonge dans les livres de Maupassant, Flaubert, Victor Hugo et lit Naguib Mahfouz en arabe puis les traductions de ses œuvres. «Je me rappelle que j’aimais m’amuser avec les lettres et les mots», se souvient Leïla.

L’entrepreneuriat au service de la littérature

A l’issue d’études au lycée Hassan II, puis à l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises (ISCAE), Leïla fait un master 2 en management à l’IAE de Besançon, d’où elle sort majore de promotion. Elle travaille en France où elle intègre le monde de l’entrepreneuriat comme consultante en ressources humaines, conseillère en insertion, puis directrice d’une agence de communication à Besançon.

Parallèlement à ce parcours, Leïla Bahsaïn envoie ses nouvelles au Magazine littéraire du Maroc, qui organisait un concours ouvert à des bénéficiaires d’ateliers d’écriture mais aussi à des lecteurs. Elle se fait publier une première fois en 2011 et sa nouvelles intitulée «100 dirhams» est primée. En 2013, elle contribue au recueil collectif «Nouvelles marocaines», puis publie d’autres écrits dans le même genre, trouvant leur place dans la revue Apulée.

«Je me sens perdue et pas à ma place lorsque je travaille dans un poste au sein d’une entreprise qui n’a pas un visage humain. C’est pour cela que mon écriture n’est pas hors-sol et qu’elle est attachée au réel. J’ai toujours été proche de cette réalité du peuple modeste. J’ai grandi dans un tissu social mixte et cela m’a permis d’avoir une compréhension globale de la société. On retrouve ce que cela m’a apporté comme apprentissage de la vie dans mes écrits, d’autant que je suis issue d’une famille très tournée vers le travail social.»

Les nouvelles de Leïla Bahsaïn-Monnier jouissent d’un franc succès. Elle s’inspire de ses expériences entre le Maroc et la France, mais aussi des conditions sociales et des parcours de vie qu’elle a connus à travers son expérience dans le management, la gestion des ressources humaines et l’insertion professionnelle. Ne perdant pas de vue son amour pour l’écriture, elle confie avoir vécu ces années dans le monde de l’entreprise comme un tremplin vers le monde de la littérature. Elle se retire de l’entrepreneuriat en 2018, clôturant une dizaine d’années de travail, pour se consacrer entièrement à l’écriture.

Un an plus tard, Leïla Bahsaïn franchit le pas et sort son premier roman «Le ciel sous nos pas». Mais sa publication s’est faite de manière inattendue.

«J’ai travaillé sur ce livre, puis j’ai envoyé le manuscrit par poste à des maisons d’édition françaises. On dit beaucoup que les projets de livres envoyés par ce biais ne seraient jamais lu par les éditeurs, surtout les grandes maisons. Je ne connaissais personne dans le milieu de l’édition. En envoyant donc mon manuscrit, je n’y croyais pas. Sauf que j’ai eu un retour deux jours plus tard de deux maisons et j’ai signé avec Albin Michel.»

Bien accueilli par la critique littéraire en France, notamment dans le journal Le Monde, l’ouvrage est présenté au Salon international de l’édition et du livre de Casablanca en 2019 et dans des établissements français au Maroc. «Tout ce que je faisais au travail était en attendant la littérature. Je me disais que j’allais me nourrir de tout ce que je vivais et voyais pour mieux servir la littérature», se rappelle encore l’écrivaine.

Dans son environnement éclectique, Leïla n’a pas échappé non plus à la fibre sociale de sa famille. En 2009, elle a profité d’un long séjour au Maroc pour créer l’Association Zitoun dans le village d’origine des grands-parents, à Mejjat (province de Chichaoua). Avec sa mère, elle s’active à proposer des cours d’alphabétisation. 60 femmes en ont bénéficié la première année. Depuis, les projets se sont développés, bénéficiant d’un financement de l’Agence d’alphabétisation ainsi que le soutien de l’Etat.

Aujourd’hui, «ce sont plusieurs centaines de femmes et d’hommes (400 à 500) qui sont formés chaque année», se félicite Leïla. Les activités se sont étendues à d’autres domaines, avec des classes préscolaires, des activités ponctuelles écologiques et culturelles ou encore des ateliers de formation au profit des jeunes.

Une remise en question de la notion d’intégration

Eprise par la question des femmes, Leïla aborde cette thématique également dans ses écrits, où les thématiques des identités reviennent avec force. «Quand on cumule les étiquettes de femme, maghrébine, musulmane et arabe, il devient difficile de s’affirmer au quotidien», estime-t-elle. «Dans tout ce que j’écris, on retrouve les questions d’identités que je creuse incessamment. Au fond, mon constat est qu’on ne s’interroge jamais sur sa propre identité qui nous dépasse, qui est quelque chose de vivant et de changeant. Ce sont toujours les autres qui s’emparent de votre identité pour simplifier les choses», développe l’écrivaine.

Cette dimension revient dans son dernier roman, «La théorie des aubergines», qui aborde les sujets de domination, les rapports hommes-femmes et les destins individuels qui renseignent beaucoup sur le monde d’aujourd’hui. «Il y a une domination de classe, un mépris de race et un mépris de genre», décrit-elle en abordant son livre de 260 pages. «C’est un roman avec des dialogues et beaucoup de personnages. On y respecte le langage de chaque personnage, chose qui n’est pas facile dans la construction d’un texte». Aimant la poésie, Leïla Bahsaïn a pu relever le défis de «faire cohabiter tous ces genres et toutes ces exigences» dans un même récit.

L’histoire est racontée par la narratrice, Dija Ben, Khadija à la base, mais qui a repris son pseudonyme pour s’intégrer dans le moule français. «Cette rédactrice dans une agence de communication aurait aimé être écrivaine. Elle est licenciée pour plusieurs raisons, entre autres le fait qu’elle ait du mal à s’adapter aux contraintes du numérique qui a imposé une forme de paupérisation langagière», nous raconte l’auteure.

Dija traverse une période de chômage, se marie à un Français, donne naissance à deux enfants et est souvent en contact téléphonique avec sa mère. «Rappelée pour rejoindre une entreprise d’insertion à travers la cuisine pour des personnes marginalisées, elle est réembauchée pour communiquer sur ce projet, mais comme auto entrepreneure». Plusieurs profils de gens sont réunis dans cette cuisine, chacun avec un parcours, sous la houlette du chef Achour pour les aider à se reconstruire.

«J’ai moi-même affronté beaucoup de difficultés. Mais malgré ce que décrit le livre, il termine sur un ton optimiste. J’ai grandi à Marrakech et cette ville est connue par sa joie de vivre. Cela donne la capacité de parler de sujets sérieux mais en riant d’autodérision et joignant la lucidité à l’humour.»

Pour l’écrivaine, «La théorie des aubergines» est une façon aussi de réunir toutes ces franges de la population marginalisée dans la société française, en montrant les limites de l’intégration. Leïla estime d’ailleurs l’insertion comme «semblable à la démarche d’intégration que doit faire une étranger, qui doit s’intégrer à la société». Ce sont des formes de mépris auxquels Dija est exposée et qui la renvoient à son identité marocaine, maghrébine et arabe.

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