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Maroc : La lagune de Nador menacée par des travaux et des déversements des eaux usées

L’édification d’un canal artificiel et le rehaussement des eaux lagunaires de Marchica à Nador font débat dans la ville. Depuis plusieurs jours, les habitants des quartiers environnants se plaignent d’odeurs des eaux usées déversées dans cette zone humide, site d’intérêt biologique et écologique classé Ramsar.

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Etat actuel de la partie de la lagune en travaux
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La lagune de Nador, dite Marchica, connaît des travaux de creusement d’un canal artificiel sur une partie connue sous le nom Boulevard 80. Mais cet ouvrage engagé sur un Site d’intérêt biologique et écologique (SIBE) classé Ramsar inquiète plusieurs acteurs associatifs et spécialistes de l’environnement. Ils pointent du doigt l’absence d’une étude d’impact exhaustive.

«L’autre lagon, creusé à l’embouchure du oued Bousserdoun (Azougagh) depuis des années pour faire remonter les eaux lagunaires est dans un état lamentable : accumulation des eaux usées et des déchets solides,  prolifération des algues vertes et des moustiques avec comme conséquence des odeurs nauséabondes qui touchent tous les quartiers limitrophes», a indiqué l’associatif et ingénieur Omar Naji, membre de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Nador.

Contactée par Yabiladi, l’Association nature et patrimoine (ANAP) confirme pour sa part qu’en cours de travaux, le mécanisme naturel permettant l’écoulement des eaux est insuffisant et le système prévu pour leur aération n’est pas encore actif. La stagnation des eaux dans la partie extrême de l’oued et dans d’autres endroits au bord de la lagune dégage de mauvaises odeurs dont se plaignent les riverains. Il faut dire que le problème peut être lié également à des fuites des eaux usées à la périphérie de la lagune. L’ONG rappelle que le fait que le site «soit une zone humide, n’exclut pas les activités économiques et touristiques, mais à condition qu’elles respectent l’environnement». Selon l’ANAP, «l’agence Marchica en charge du projet soutient que ce dernier tient bien compte de la particularité de la lagune et rassure que de tels travaux ne peuvent être initiés sans une étude d’impact environnemental».

«Mais pour des projets d’envergure tels que ceux engagés par l’Agence Marchica, les associations de protection de l’environnement doivent être consultées en amont et impliquées aussi dans la phase de réalisation des travaux, il ne nous semble pas que ce soit le cas», déplore auprès de Yabiladi un porte-parole de l’organisation. Celui-ci regrette que la société civile est «cantonnée dans une situation où elle ne peut croire l’agence que sur parole, sans avoir un droit de regard sur ce qui se fait et sans accès aux documents qui puissent attester de la réalisation d’une véritable étude d’impact environnemental et que les risques environnementaux sont pris en compte».

Un rehaussement qui ne règle pas les problèmes d’assainissement

Egalement contacté par Yabiladi, Omar Naji rappelle que ce chantier a été inauguré officiellement en 2010 par l’agence Marchica, dans le cadre d’un grand projet d’aménagement et d’investissement touristique. Il a d’ailleurs inclus l’aménagement de la corniche, l’amélioration de l’infrastructure (voirie, assainissement…) et la création de jardins. Mais en tant qu’ingénieur, l’associatif considère que «les choix d’aménagement ne sont pas bien calculés». Il explique que si l’aménagement de la plus grande voie sur les lieux de l’ancien aérodrome de Nador peut être salutaire, le dernier quart de cette voie étendue sur près de 2,5 kilomètres connaît un creusement de canal pour rehausser les eaux lagunaires vers la ville, ce qui est «un projet superflu».

«Cette lagune est naturelle, protégée et doit conserver ses atouts en tant que site classé Ramsar constituant une zone humide. On ne peut pas se permettre d’ouvrir un tel canal, de surcroît pour un budget onéreux et pour un ouvrage nécessitant la mise en place d’un pont pour la circulation, ce qui risque de bouleverser l’équilibre naturel.»

Omar Naji

Car derrière un tel projet qui capitalise plutôt sur «la façade», Omar Naji rappelle que la problématique de l’assainissement du grand Nador ne sera pas résolue, alors qu’elle est censée passer en priorité. «Toutes les eaux usées de la région se déversaient directement dans cette lagune. Une nouvelle station d’épuration a été construite mais elle ne dessert que la ville de Nador et une partie de Beni Ensar, tandis que 50% des logements du grand Nador ne sont pas assainis correctement», dénonce-t-il.

Pour Omar Naji, cela veut dire que «le problème de l’assainissement n’a pas été résolu définitivement pour qu’on s’engage dans des travaux de rehaussement, qui ne feront que camoufler les eaux usées encore rejetées». Avec la montée périodique des eaux, il alerte «les effluents continueront de remonter à la surface et de dégager de mauvaises odeurs», risquant de transformer plus longtemps certaines parties en marais.

Ingénieur agronome, docteur en géographie, président de l’association Espace solidarité coopération de l’Oriental (ESCO) et membre fondateur du Collectif d’associations des écologistes de l’Oriental, Mohamed Benata confie à Yabiladi ses inquiétudes sur ce qu'il adviendrait de la lagune, si le projet de rehaussement est maintenu dans ces conditions. «S’il ralentit ou bloque certains cours d’eau, cela risque de faire stagner certains endroits et en faire des marais, dégageant des odeurs fortes surtout que des eaux usées y sont déjà déversées», a-t-il affirmé.

«Quatre à cinq effluents convergent vers la lagune. Malheureusement, les canaux déjà mis en place sont eux-mêmes une source de pollution, à cause des eaux usées, mais aussi les déchets solides. Ceci nécessite un nettoyage régulier de la zone, au lieu de construire un nouveau canal avec un rehaussement qui risque de mettre à mal l’écoulement naturel.»

Mohamed Benata

Le chercheur rappelle que ce sont ces écoulements qui permettent à l’eau de la lagune de s’oxygéner, faisant qu’à une certaine distance, l’eau est naturellement purifiée des mauvaises bactéries qui s’y développement en cas de stagnation.

L’Agence Marchica rassure sans présenter de documents fournis

La situation de l’agence Marchica dans ce débat revient souvent. Les acteurs associatifs se montrent dubitatifs quant à son rôle partagé entre l’aménagement du site et sa conservation à la fois. «L’agence essaye de communiquer et envoie par exemple des membres lorsque nous organisons un séminaire. Encore faut-il des réponses», souligne Mohamed Benata. «Par le passé, nous lui avons signalé la réalisation d’une impasse sans étude d’impact ainsi que le risque de ces travaux à changer les cours d’eau, à modifier donc l’écosystème de la lagune et la composition de ses espèces». Les réponses de l’agence sont restées floues.

De son côté, l’ANAP souligne que «la conservation fait partie du projet», l’agence est en charge de mettre en place une zone de protection des oiseaux. Contactée par Yabiladi, l’Agence Marchica a demandé l’envoi de nos questions écrites exclusivement par fax. De l’avis d’autres associatifs, le risque environnemental est présent. Omar Naji décrit les éventuelles conséquences sur l’écosystème local.

«Il existe une grande variété de poissons faisant de ce lieu une ressource économique pour nombre de pêcheurs artisanaux, mais surtout des espèces d’oiseaux diversifiées, faisant de ce site un point important de nidification et de séjour des oiseaux passant de l’Europe vers l’Afrique, en plus d’espèces végétales», indique-t-il.

Article modifié le 2021/04/19 à 23h51

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