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Maroc : 11 plaignantes pour sévices sexuels de la part d’Abdelouahed Atifi condamnées au silence

Après plusieurs années de procédure, Abdelouahed Atifi a été acquitté, dans le cadre d’une affaire où 11 salariées de son entreprise de nettoyage l’ont accusé d’exploitation sexuelle. Face au silence des associations féministes, les plaignantes redoutent que ce membre du Conseil régional de Marrakech-Safi et élu de l’Union constitutionnelle reste impuni.

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Photo d'illustration / DR.
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Le dossier aurait été clos dans le silence total, si la consternation ne s’était pas exprimée via les réseaux sociaux. Pour cause, la chambre criminelle près la Cour d’appel de Safi a acquitté en première instance Abdelouahed Atifi, poursuivi depuis plusieurs années sur la base de la plainte de 11 salariées de son entreprise de nettoyage. Cette semaine, le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) a révélé le verdict, dans un communiqué rappelant que l’homme d’affaires «avait été mis en examen pour harcèlement sexuel, violences et agressions sexuelles, dans le cadre d’un dossier pénal relatif à la traite des êtres humains et à l’exploitation sexuelle» des employées.

Porte-parole du Mouvement MALI, Ibtissame Betty Lachgar a dénoncé auprès de Yabiladi une décision qui traduit «le sexisme, le classisme, le masculinisme et le patriarcat» dont les survivantes de viol continuent de souffrir, face à une «justice complice du système phallocrate et corrompue».

Peu de soutien sur le terrain pour les plaignantes

Egalement vice-président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de la région, Abdelouahed Atifi aurait menacé à plusieurs reprises ses plaignantes au cours de l’instruction, leur signifiant qu’elles n'obtiendraient rien, si elles se tournaient vers la justice. Dans ce sens, le MALI a qualifié ce verdict d’«honteux, qui participe à la culture du viol, insulte la dignité des plaignantes et de toutes les survivants de violences sexistes et sexuelles».

«Nous avons pris connaissance du jugement la semaine dernière», a affirmé la fondatrice du mouvement, indiquant avoir espéré une mobilisation élargie au sein de la société civile. Cependant, cette dynamique «n’a pas pris» en dehors des réseaux sociaux, a déploré la militante, qui souligne le silence des organisations féministes.

«Nous ne sommes pas une ONG et nous restons un mouvement qui n’a pas autant de moyens humains qu’une association pour accompagner pleinement ces survivantes. Nous essayons donc de le faire comme nous le pouvons, mais l’intervention des organisations non-gouvernementales marocaines reste indispensable, pour que ces crimes ne restent pas impunis.»

Ibtissame Betty Lachgar

En l’absence d’une réelle mobilisation, Ibtissame Betty Lachgar a dénoncé aussi un verdict qui «confirme la violence à laquelle les survivantes sont condamnées, après avoir été des victimes exploitées parce qu’elles sont femmes, mais aussi parce qu’elles se trouvent au plus bas de l’échelle de la société, dans une situation économique et professionnelle précaire». Elle déplore ainsi que les victimes soient «réduites à des marchandises, à des objets sexuels, des esclaves à la disposition des hommes, insultées dans leur dignité comme toutes les survivantes de violences sexistes et sexuelles».

Une peine qui s’ajoute à l’exploitation des plaignantes

Pourtant, les témoignages de certaines plaignantes circulent sur Internet depuis 2018. Recueillis par l’Association nationale de défense des droits humains au Maroc à Safi qui suit le dossier depuis 2017, ils ont refait surface au lendemain du verdict. L’une des vidéos consultées par Yabiladi reprend l’extrait d’un échange téléphonique. Selon Abdelkader Souaouti, président de la section locale de l’organisation et licencié par la même entreprise pour s’être saisi du dossier, «on y entend le fils du mis en cause, qui tente de trouver un arrangement avec les victimes afin de ne pas pousser la procédure jusqu’au bout, menaçant au passage qu’il peut envoyer le président national de l’association en prison, ce qui constitue une forme d’aveu».

Pour Souaouti, «le seul fait que le dossier date de 2017 et qu’il a fallu attendre 2021 pour que la justice se prononce est un indicateur sur les manœuvres de certaines parties, intervenues pour retarder son examen, voire le classer sans suite». «Face au retard des procédures, nous avons décidé de relayer les témoignages en 2018, tout en conservant l’anonymat des victimes, surtout que nombre parmi elles sont des mamans», nous a déclaré le président de la section.

Comme le MALI, l’association indique que «les victimes sont plus que 11», mais «plusieurs ont été condamnées au silence par peur de représailles, surtout que le harcèlement a émané de leur employeur». «D’autres encore ont dû se plier à la pression de Atifi en répondant à ses demandes de faveurs sexuelles, sous la contrainte», a ajouté l’associatif.

Déplorant également le manque de mobilisation au sein de la société civile, Abdelkader Souaouti a considéré que ce verdict «injuste» constitue «une nouvelle violence à l’égard des victimes et une injonction pour elles de souffrir en silence, dans le déni de leur droit à l’accès à un procès équitable».

Selon lui, les plaignantes «n’osent pas sortir publiquement et craignent encore plus des représailles, après l’acquittement», bien que «la mobilisation au niveau local doit continuer pour faire valoir les droits de ces femmes».

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