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Figuig : Les propriétaires de palmiers d’El Arja, victimes des conflits entre le Maroc et l’Algérie

Des membres de l’armée algérienne sont installés, à vue d’œil depuis les palmiers dattiers d’El Arja. Les agriculteurs marocains ont été sommés de quitter un territoire où ils sont propriétaires privés, mais dont la souveraineté reviendrait à l’Algérie. En 2004, des recommandations dans le cadre des travaux de l’IER ont appelé à statuer sur leur situation.

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Manifestation à Figuig le 12 mars 2021 contre la dépossession des agriculteurs d'Al Arja / Ph. Figuig photographie
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L’ultimatum est posé par l’Algérie. Et pour l’heure, le Maroc ne s’y est pas opposé. A partir de jeudi 18 mars, les propriétaires et héritiers marocains des palmiers dattiers d’El Arja au nord de Figuig risquent la prison, s’ils ne vident pas leur terrain qui serait désormais sous souveraineté algérienne. A Figuig, les autorités marocaines n’ont entrepris aucune démarche pour protéger le droit à la propriété privée des concernés.

Selon des agriculteurs lésés contactés par Yabiladi, elles ont, «en la personne du pacha», confirmé ce qui pourra devenir pour eux un déplacement forcé. «Il a fini par reconnaître que les autorités marocaines seront les premières à nous empêcher à franchir El Arja à partir du 18 mars, si nous tentons à nous y rendre», nous a confié l’un des exploitants, qui dit soupçonner «un accord consenti entre les deux partis» à l’insu des propriétaires de jnanes.

Natif de la région et spécialiste de l’Oriental, Omar Anane assure à Yabiladi que «du côté marocain, l’armée est toujours bien présente à Figuig».

«Mais nous savons que nos soldats privilégient toujours la retenue et le non-recours à la violence et aux armes, afin de ne pas céder à des provocations qui risquent de créer une escalade, bien qu’ils aient largement les moyens d’intervenir efficacement.»

Omar Anane

Des démêlées historiques et politiques

Située au nord de Figuig, El Arja fait partie de ces terres longtemps convoitées par l’armée algérienne et souvent objet d’incursions, surtout pendant la guerre des Sables (octobre 1963) puis dans les années 1970. La problématique que traduit l’ultimatum nouvellement posé par l’Algérie «est celle de plusieurs années, particulièrement depuis la fermeture des frontières terrestres dans les années 1990, mais même avant», nous affirme Omar Anane.

Selon lui, le problème trouve son origine d’abord dans la nature du tracé de la frontière qui, sous occupation française, «a scindé les propriétés qui reviennent, à la base, à des tribus qui ont des liens de sang et qui constituent un seul et même groupe, mais qui se sont retrouvées du jour au lendemain séparées entre une partie marocaine et l’autre algérienne». Depuis et à chaque tension entre le Maroc et l’Algérie, surtout après la Marche verte de 1975, puis la fermeture des frontières terrestres après l’attentat de l'hôtel Atlas Asni à Marrakech en 1994, l’exploitation de ces terres a été rendue de plus en plus difficile.

Par conséquent, certaines familles ont déjà été contraintes, sous différentes formes, d’abandonner leurs biens.

«Il n’étaient pas repris par l’Algérie pour être réinvestis économiquement ou dans l’agriculture oasienne. Ils restaient comme ça à l’abandon pendant un certain temps, avant qu’ils ne soient occupés par l’armée, mais sans qu’elle n’y crée une activité humaine particulière.»

Omar Anane

D’autres propriétaires privés «ont opté pour déléguer la gestion de leurs terres qui se sont retrouvées du côté algérien aux membres de leur famille installés là-bas». Dans le cas échéant, «il fallait parcourir près de 3 000 kilomètres en tout, entre le transport terrestre et l’avion pour rallier l’autre rive, pourtant à moins de six kilomètres en ligne directe mais infranchissable depuis la région, puisque les frontières sont fermées».

Enseignant en filière de géographie à l’Université Mohammed Premier d’Oujda, Abderrahmane El Harradji explique dans une tribune que «les autorités algériennes permettaient de temps en temps aux habitants de Figuig d’exploiter leurs propriétés au-delà ces frontières héritées de la période coloniale». Avec les hostilités algériennes concernant le Sahara occidental, les tensions se sont répercutées sur les héritier à El Arja, avec de plus en plus de difficultés à fructifier leur production de dattes, qui reste pourtant une marque internationale.

Dès lors, de nombreuses familles locales «ont perdu leur source de revenus, ce qui a conduit à un exode, particulièrement en l’absence d’indemnisation sur la perte de biens et avec l’amenuisement des espoirs de restituer les exploitations», écrit Abderrahmane El Harradji.

Des recommandations de restitution proposées dans le cadre de l’IER

Militant de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Bouarfa et qui a suivi depuis plusieurs décennie la situation des familles lésées dans la région, Seddik Kabbouri souligne auprès de Yabiladi que «la question des frontières n’a pas réellement été tranchée, au lendemain de l’indépendance». Après les événements du Complot du 3 mars en 1973, il se souvient que «les incursions de l’armée algérienne sur le sol marocain, à Figuig et dans les zones avoisinantes, sont devenues de plus en plus fréquentes et violentes, même que les soldats algériens ont arraché près du tiers des territoires mitoyens à El Arja».

«Ces terres ont été habitées depuis des siècles et les frontières sont venues séparer une seule et même famille. Jusqu’à aujourd’hui, imaginez que des cousins vivent à Figuig et d’autres à Bni Ounis, à moins d’une heure de route, mais qu’ils ne peuvent pas se voir.»

Seddik Kabbouri

Dans le cadre des événements de Moulay Bouazza en mars 1973, menés par le groupe l’aile armée de l’UNFP fondée par Fqih Basri, des armes ont été acheminées depuis l’Algérie via Figuig. «C’est à partir de ce moment que les habitants de la région ont été livrés à eux-mêmes, face aux incursions algériennes», se rappelle le militant. Dans ce sens, il souligne que cette forme d’abandon a été considérée plus tard comme une punition collective infligée à l’ensemble de la population locale, qui méritait un programme de réparation. communautaire.

Natif de la région, Seddik Kebbouri se souvient aussi des travaux de la Coordination locale de réhabilitation collective aux populations de la ville de Figuig, lors de la création de l’Instance équité et réconciliation (IER) en 2004. Dans le temps déjà, «la coordination a levé des recommandations en appelant l’Etat marocain à intervenir pour que les familles dépossédées de leurs biens puissent les restituer, d’autant plus que la majorité des terres concernées n’ont été ni habitées ni travaillées du côté algérien, où les soldats se sont contentés d’empêcher l’accès».

Dans son rapport final, l’IER a bien inclus Figuig, comme Nador, Al Hoceïma ou encore Khénifra, aux 11 régions concernées par la réparation communautaire et par le principe de mesures collectives de réparation. Les deux volets de ce processus ont reposé sur la mise en œuvre de projets gouvernementaux au niveau local, ainsi que l’appui financier aux projets associatifs locaux. La remise en question de l’accaparement des terres dans le contexte historique et politique des années 1970 au Maroc a été ajournée sine die.

Article modifié le 2021/03/14 à 15h42

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