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Interview

Mustapha El Qadery, le concept arabo-islamique et les «origines scolaires» du nationalisme

Nationalisme, identité arabo-musulmane et marocaine, place de l’Amazigh et rôle de l’école… Le chercheur et professeur universitaire Mustapha El Qadery nous plonge dans les points saillants de son ouvrage revisité «Nationalisme au mépris de soi», désormais disponible en version électronique et dès le mois prochain en version papier.

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Les leaders de l’Istiqlal, dont Allal El Fassi (g), ont toujours défendu une arabisation totale de l’enseignement. / DR
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Quelles sont les raisons derrière cette revisite de votre ouvrage «Nationalisme au mépris de soi» aux éditions Le Manifeste ?

J’avais participé à un colloque et j’avais publié ce que j’avais sous la main. Plus tard, j’ai repris donc le travail pour l’approfondir. Il s’agit d’un texte publié au Maroc en 1932, dans la première revue nationaliste marocaine, qui s’appelle Revue Al Maghrib, en arabe. Intitulé «Je cherche un Barbari», donc un «berbère», je l’ai traduit et annoté pour le décoder, l’analyser et le comprendre.

A l’époque du texte, la Guerre du Maroc n’était pas encore finie et voilà que le nationalisme marocain émerge, en commençant par déconsidérer tout ce qui est Amazigh. Ma question était si ce nationalisme est honnête ? car il s’insulte lui-même. D’après ce qu’on nous disait, le nationalisme défendait l’identité marocaine et l’indépendance et luttait contre le colonialisme. Mais le voilà qui commence à insulter ce qu’on considère comme une partie de la société.

C’est un texte plein d’ironie justement. On se moque du «peuple», puisqu’à la fin du texte, il n’existe pas, car n’est qu’une invention coloniale. Depuis ce moment-là, jusqu’aux années 2000, le Maroc avait ce qu’on appelle la «question», le «problème» ou «l’affaire berbère».

J’ai donc essayé d’étudier, d’analyser, de comprendre et de contextualiser tout cela. Bien sûr, nous sommes dans un contexte qu’on appelait à l’époque la protestation contre le Dahir Berbère, qui s’est avéré un mensonge puisqu’il n’y a pas un Dahir qui s’appelle comme ça, mais plutôt un Dahir sur l’organisation de la justice.

Les faits et les actualités récentes ont-ils été intégrés à l’ouvrage ?

Les changements survenus récemment n’ont pas été intégrés à l’ouvrage, étant donné qu’en tant que chercheur, mon objectif est de donner de la matière aux gens qui veulent en savoir un peu plus. Nous avons fait un premier tirage il y a quelques années, mais très limité. Maintenant, le but est de remettre le texte à la disposition des lecteurs et d’aider les gens à comprendre les origines scolaires du nationalisme marocain ; ce que l’école fabrique cette habitude, autant coloniale et postcoloniale. On est toujours aujourd’hui dans cette problématique de politiques publiques dans le domaine scolaire sur le contenu.

Pendant très longtemps, tout le monde croyait que ce qu’on appelle les «Berbères» venaient du Yémen. Sur les histoires des origines, tout le monde savait que la circulation de l’humain à travers l’histoire est quelque chose de normal, mais focaliser sur les origines d’un peuple est une question de très mauvaise foi.

Le chercheur et professeur universitaire Mustapha El Qadery (g). / DRLe chercheur et professeur universitaire Mustapha El Qadery (g). / DR

Vous dites dans l’ouvrage que «penser l’identité, c’est d’abord penser ses processus et ses usages politiques et idéologiques». Comment a-t-elle été utilisée ?

C’est surtout durant la période postcoloniale. Quand les nationalistes ont pris le pouvoir au niveau administratif, des politiques publiques avec beaucoup d’idéologie ont suivi. Le pays a été soumis à un bombardement idéologique de l'Egypte nassérienne, du Baathisme de Boumédiène, de Saddam et de la Syrie, car nous étions dans une logique politique où le modèle était le républicanisme contre le monarchisme. A l’intérieur du Maroc, il y avait des gens qui soutenaient cette idée et voulaient «baathiser» et «nassériser» la société marocaine, ce qui a créé une schizophrénie dont on vit les séquelles et les conséquences aujourd’hui.

Tout cela est le résultat de l’école, source d’une reproduction de l’information qu’on voit dans les médias, puisque les journalistes et les enseignants sont eux-mêmes issus du système scolaire. On reproduit nous-mêmes les mensonges qu’on nous a enseignés.

Pendant longtemps, nous avons cru être une annexe du Caire, de Damas, de Bagdad ou d'Istanbul. Dans le livre, j’ai étudié notamment comment al-Mu'tamid Muhammad ibn Abbad de Séville a été érigé en icône au Maroc puisqu’il y a des rues, des établissements, des écoles, des associations qui portent son nom et le Général Franco lui a fait construire un mausolée.

Dans le livre, je dis que la première pièce de théâtre jouée par une troupe nationaliste en 1932 était intitulée «Princesse d’Al Andalus». Ecrite par le poète et dramaturge égyptien Ahmed Chawqi, elle met en valeur ibn Abbad et insulte Youssef ben Tachfine.

Pensez-vous que le Maroc commence à mieux raconter, d’une manière pratique plutôt qu’idéologique, son histoire et corriger les erreurs du passé ?

C’est une question de politiques publiques et comment corriger les erreurs. Au niveau scolaire, on assiste aujourd’hui à un rééquilibrage pour les langues étrangères où on a un énorme déficit, avec des étudiants des sciences humaines et sociales devenus monolingues, ce qui est dangereux pour l’avenir. Ensuite, on a eu la correction des manuels scolaires et on a intégré les nouvelles découvertes sur Irhoud, la civilisation amazighe avant l’islam et la présence juive dans l’Histoire du Maroc. Ce ne sont pas des nouveautés, mais plutôt de la réalité historique dont on prend conscience très tardivement. Il y a des générations à qui on a enseigné des mensonges, car on s’est intégré dans le concept idéologique arabo-islamique, forgé par l’orientalisme et qui n’a rien d’historique.

Nous avons cru à cette identité arabo-islamique, qui veut dire que si vous n’êtes pas arabe ni musulman, vous êtes hors nation. C’est ce qui est arrivé aux Amazighs, aux juifs et aux autres composantes de la société.

Nous avons un analphabétisme élevé et lorsque nous voulions faire de l’alphabétisation, nous faisons de l’arabisation. Or, l'alphabétisation signifie en principe l’usage de l’alphabet d’une langue qu’on parle. Chez nous, on crée une confusion entre les langues maternelles et celle de l’enseignement puisqu’un Amazigh qui parle très bien Tamazight n’a besoin que de l’alphabet, qu’il apprendra en une semaine, pour écrire ce qu’il dit et le problème est réglé.

Article modifié le 2020/12/28 à 16h29

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