Menu

Interview

Maroc : Penser au-delà des actions humanitaires pour les villages reculés

Pour l'acteur associatif et entrepreneur social Elmahdi Benabdeljalil, qui a travaillé sur l’autonomisation de village en zones rurales et montagneuses, «l’humanitaire est un pansement fragile d’une blessure béante». Aux côtés des actions occasionnelles, il prône un accompagnement au développement destiné aux villages reculés du royaume.

Publié
Photo d'illustration. / Youssef Boudlal - Reuters
Temps de lecture: 4'

Chaque année, des actions humanitaires sont organisées par le tissu associatif au profit des zones reculées. Ces actions sont-elles suffisantes ?

Aujourd’hui, si on parle du nombre de village au Maroc, on compte 32 000 villages de plus de 30 foyers, sur un total de 45 000 villages. Ça représente au minimum 12 millions d’habitants qui sont répartis sur ces douars. Je comprends la nécessité de mettre en place des actions humanitaires, compte tenue de la situation complexe de vie de la majorité de ces gens. Mais l’humanitaire permet de taire une émotion et à un besoin à très court terme, mais ce n’est pas ça qui va permettre à ces villages de s'inscrire dans une perspective de développement.  

Je ne suis pas contre des actions humanitaires. Mais ce n’est pas suffisant. C’est quelque chose qui relève du besoin, lorsqu’il fait froid notamment. Mais si on veut pouvoir travailler les problématiques des villages, il faut s’intéresser aux perspectives d’accompagnement au développement. L’humanitaire est un pansement fragile d’une blessure béante depuis des années. Ces actions permettent d’éveiller l’attention des gens, mais les problèmes ne sont jamais réglés. Il faut réfléchir sur le développement et viser le moyen et long termes.

Vous avez travaillé sur l’autonomisation de villages, notamment en zones montagneuses. Quels sont les critères nécessaires pour réussir cet accompagnement au développement ?

Cela fait près de 10 ans que je m'intéresse à cette problématique, dont une immersion de recherche-action pendant deux ans dans un projet de recherche à l’Ecole Centrale Casablanca, sur l’autonomisation de villages en zones montagneuses et rurales.

Je pense qu’il doit y avoir une réflexion et une action initiées par l’institution principale qui est l’Etat. Il y a plusieurs aspects. D’abord, celui de la prédisposition. Si on veut réfléchir sur les problématiques du développement, il faut que les gens concernés s’inscrivent dans cette dynamique. Il faut une volonté de la part du douar de projeter son propre développement. Autrement, on se retrouve à faire de l’assistanat et au bout de deux ou trois ans de travail, rien ne sera fait.

Il y a aussi le fait de pouvoir fédérer un maximum d’acteurs dans le même écosystème territorial autour d’un objectif commun. Il s’agit donc du tissu associatif, le tissu entrepreneurial  et le tissu institutionnel. Si les trois n’apprennent pas à travailler ensemble, rien ne sera fait. C’est d’ailleurs un problème qu’on retrouve dans notre pays depuis 50 ans : on ne sait pas travailler ensemble, il y a beaucoup de gâchis et de soucis de gouvernance. Or, il s’est avéré dans un certain nombre de pays, le fait de pouvoir enclencher une dynamique d’approche appréciative avec les différents acteurs permet d’insuffler une dynamique de coopération qui va au-delà de la problématique théorique du développement.

Quels sont les principaux défis de cet accompagnement ?

Il y a une dynamique très importante, celle de l’accompagnement des acteurs. Le choix de certains douars, après des visites terrain, se fait sur la base d’un certain nombre de critères. On peut commencer à travailler avec eux pour les accompagner pendant trois à cinq ans et à partir de là leur permettre de se fédérer, avec d’autres douars, dans le même territoire voire avec d’autres territoires.

Quant aux défis, c’est d’abord de pouvoir choisir des villages modèles. Si on prend par exemple la province de Rhamna qui compte 1 000 douars, on ne peut pas décider du jour au lendemain de travailler sur la problématique d’accompagnement au développement de ces 1 000 villages car ils ne sont pas au même niveau de maturité, de besoins,…

L’idée est de pouvoir travailler un objectif de 5 à 10% de ces douars et eux-mêmes, avec le temps, deviendront des modèles qui vont inspirer, encourager et donner envie aux autres qui n’ont pas été au même niveau de réflexion ou de maturité. C’est aussi d’insuffler la même dynamique de douar à douar pour pouvoir constituer un réseau. Au Maroc malheureusement, l’accompagnement n’est pas quelque chose qui est valorisée, budgétisée ou identifiée. C’est rare qu’on ait des actions financières et institutionnelles qui prônent l’accompagnement pour qu’on apprenne aux gens à travailler et à travailler ensemble.  

L’association Amal Biladi que vous présidez a déjà commencé à travailler avec un partenaire local dans la province de Rhamna. Qu’en est-il de ces projets ?

Pour l’instant, nous avons identifié un premier douar qui s’appelle Skoura, dans la province de Rhamna, où il y a une prédisposition de certains habitants à pouvoir travailler leur développement. Il y a aussi une ONG locale, qui s’appelle Terre et humanisme, qui fait des choses très intéressantes dans le domaine de l’agro écologie.

Pour les zones montagneuses et rurales, notre orientation vise à privilégier au maximum tout ce qui est respect de la biodiversité. Sur le volet agricole, on va donc favoriser des projets d'agriculture écologique et donc sauvegarder la biodiversité tout en permettant aux gens d’accéder à l’autonomie alimentaire et pouvoir même travailler soit sur des produits bruts ou sur des produits transformés.

Des discussions ont été initiées avec les habitants, l’école et les enfants. Nous avons commencé en travaillant sur l’école et voir ce qui peut être fait. Il y aura aussi les actions qui peuvent être initiées au niveau du douar pour travailler sur la problématique d’activités génératrices de revenus et pouvoir rencontrer régulièrement les habitants pour les aider à se projeter dans le temps, voir leur priorité et à partir de là les accompagner à se prendre en charge, de manière différente qu’ils font habituellement.

Les gens ont un niveau de résilience très élevé, donc on y va avec beaucoup d’humilité. On ne va pas en position «c’est nous qui allons vous dire ce que vous allez faire» mais plutôt «quelles sont vos priorités et qu’est-ce que vous avez envie de faire» et on les aide à réaliser ce genre d’actions.  

Article modifié le 2020/12/22 à 20h25

Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com
/